Soldat DEVAUX  56e RI - Sept 1915 - Butte de Tahure - extrait -
     
Mercredi 29 septembre 1915 – Nous sommes en cantonnement d’alerte à Braux-St-Remy. Toute la nuit et la matinée, la pluie tombe. Le canon se fait entendre avec rage et tout le monde parle de cette offensive qui donne toute espérance. 
A 5h du soir nous partons en autos et après un long voyage, nous débarquons en pleine nuit à Somme-Tourbe. Nous couchons sur l ‘herbe, mais la canonnade est si forte que c’est impossible de fermer l’œil. 
 
Jeudi 30 septembre – Au jour, nous sommes glacés de froid, on donne l’ordre de délester les sacs et nous touchons cartouches et grenades. 
Nous avançons du coté du canon. Pour cette attaque, tout était bien préparé, de larges boyaux où devait passer la cavalerie, il n’y avait rien de ressemblant avec ceux de la Meuse. 
Les troupes sont très nombreuses, partout, on ne voit que soldats, chevaux et matériel. Il n’y a pas un seul bosquet de sapins qui n’abrite pas des troupes. 
Cette région est la vraie Champagne pouilleuse, la craie constitue tout le terrain. Ce n’est qu’une vaste friche recouverte avec des bosquets de sapins chétifs. 
La Division partait faire l’attaque d’une redoute au nord de Perthes-les-Hurlus mais nous recevons contre ordre et la journée se passe dans les boyaux. 
Nous recevons des obus et de nouveau nous entendons les cris des blessés. Plusieurs accident également sont produits par les grenades que nous portions dans notre musette. 
A la nuit, nous retrouvons un peu à l’arrière( 200m) où nous passons la nuit sur l’herbe, plus de couvertures et nous sommes complètement glacés. 
 
Vendredi 1 octobre – Toute la journée le bombardement est continu et à chaque instant nous nous attendons à monter attaquer, mais aucun ordre n’arrive et la nuit se passe encore sur l’herbe, au matin nous étions recouverts d’une forte gelée blanche. 
 
Samedi 2 Octobre – Aucun changement, le bombardement devient de plus en plus terrible, on nous fait faire l’exercice en guise de passe temps. Enfin, le soir l’ordre arrive de se tenir prêt à monter en 1er ligne et toute la nuit nous sommes dans l’attente. 
 
Dimanche 3 Octobre – La nuit se passe et aucun ordre n’arrive, nous attendons… Il arrive des troupes venant de l’avant, les poilus sont pleins de craie et bien fatigués. Tous jusqu’alors étaient enchantés de l’attaque et nous donnaient beaucoup d’espoir. J’apprends que mon frère Alexandre est revenu au front, dans le même régiment le 10e D’infanterie et ce jour, nous avons la chance de nous rencontrer. 
A midi, l’ordre arrive de partir à l’avant, le bombardement est aussi terrible. Nous passons par Perthes-le-Hurlus, le village est en ruines, les obus y tombes à chaque instant, puis nous traversons les lignes que les boches viennent de quitter, la marche est difficile et nous recevons des obus à gaz lacrymogène. Ce gaz était nouveau pour nous, il produit surtout son effet sur les yeux en produisant la sécrétion des larmes. Tous nous pleurions à un tel point que nous marchions à l’aveuglette et cela malgré nos lunettes. Enfin nous arrivons sur une hauteur où nous traversons la route de Tahure à Souain. Là, la nappe de gaz se dissipe. Mais à partir de cette route, les balles commencent à siffler et nous arrivons dans un bois de sapins en soutien du 1er ligne. Nous remplaçons, dans des petits trous, de l’infanterie Coloniale. La nuit est longue et nous travaillons à élargir nos trous pour être plus à l’abri des obus. Le terrain est facile à creuser et tout le monde bêche. 
 
 



























 



















Lundi 4 Octobre – Le jour arrive et nous pouvons mieux nous rendre compte de notre situation. Partout et autour de nous il y a des cadavres de coloniaux. Nous en enterrons un certain nombre avant le grand jour et le reste de la journée se passe caché dans nos trous. La nuit corvée de toutes sortes et terrassement. 
La première partie des attaques de Champagne était terminée et l’endroit où nous sommes, nos troupes s’étaient butées devant des réseaux de fils de fer non détruits par notre artillerie et il fallait donc refaire une seconde préparation de plusieurs jours avant de reprendre l’attaque. 
 
Mardi 5 Octobre – Au matin, nous creusons un boyau le long de la route de Tahure à Sommepy, bientôt la canonnade reprend de plus belle, les 75 crachent de partout, d’une façon effroyable, la tête en fait mal, jamais nous n’avions encore entendu un bombardement comme aujourd’hui, tout tombe un peu en avant de nous sur les réseau de fils de fer boche. 
Le soir, je suis de corvée de soupe, il faut attendre les cuisines roulantes qui arrivent difficilement et sur le parcours nous buttons dans de nombreux cadavres, il y a des tués dans notre corvée, au retour nous recevons des gaz lacrymogènes et nous retrouvons très difficilement la compagnie, le rata était plein de terre. 
 
Mercredi 6 Octobre – Peu de temps après, au petit jour, une corvée nous apporte chacun un casque et nous partons pour l’attaque. Cette nouvelle coiffure nous paraît lourde sur la tête et nous rend méconnaissables. A partir de ce jour nous ne devions plus revoir nos képis. 
Un par un, nous montons le petit boyau à peine creusé et nous arrivons sur le parapet de la tranchée de 1ère ligne où nous nous couchons à plat ventre en attendant le signal de l’assaut, le fusil à coté de nous, baïonnette au bout du canon et chacun deux grenades. Le lieutenant tient sa montre et attend l’heure convenue. Mais les boches sont toujours là, leur fortin n’est pas détruit et leurs mitrailleuses rasent le terrain. La 11e Compagnie tente de sortir ainsi que le bataillon du 134e d’infanterie qui est sur notre gauche, mais il n’y a rien à faire, les hommes tombent comme des mouches. 
Nous restons ainsi deux heures, le canon revolvers boche nous éclate devant le nez et j’ai eu la vie sauve grâce à deux cadavres, déjà en putréfaction que j’avais eu soin de tirer devant moi pour me servir de pare-balles. Un lieutenant de la Division voisine du 96e vient voir ce qui nous empêchait d’avancer, il marchait debout le fusil à la bretelle, mais il n’a pas eu le temps de recevoir notre réponse, une balle le frappe en plein front et il tombe à coté de moi. Cette attaque était encore loupée et un à un en rampant nous nous retrouvons dans une petite tranchée le long de la route. Ce jour il y a eu bien des victimes, surtout au 134e où la 5e compagnie à perdu une bonne partie de son effectif. 
 
 
 






















Jeudi 7 Octobre – Il est question de refaire une nouvelle préparation d’artillerie et de reprendre l’attaque, mais comme au début notre artillerie nous tire dessus, il arrivait ainsi assez fréquemment que nos obus éclatent trop court. 
Nous passons la journée assis dans cette petite tranchée dans l’attente des ordres. Un obus tombe contre le parapet à un mètre et nous recouvre totalement de terre avec A. Bard. 
L’après-midi le bombardement reprend avec la même force qu’hier et le soir à la tombée de la nuit l’ordre arrive d’attaquer de nouveau le fortin. 
Tout le monde met baïonnette au canon, un clairon sonne la charge et nous partons… 
A l’instant où je passe le parapet l’effet est singulier, on se rend à peine compte de la situation, partout les blessés font entendre leurs plaintes. Nous avançons de trous d’obus en trous d’obus. A un certain moment je reste accroché dans les fils de fer et c’est un copain qui vient en rampant me dépendre, mais j’y perds mes musettes. 
Notre Capitaine Saintaromant, reçoit une balle à l’épaule et passe le commandement de la compagnie au lieutenant Decoure qui peu de temps après est tué par une balle en pleine tête. 
Nous arrivons au fortin boche dont nous prenons enfin possession et nous voici dans la tranchée boche où ma section établit un barrage en sac de terre (Nous étions parti à l’attaque avec chacun deux sacs). Mon sergent Chanut est tué par une grenade à ce barrage et quelques minutes après l’autre sergent de ma section De Civry reçoit une balle en plein ventre. 
Il ne reste plus de chef à la compagnie et surtout à ma section, aussi l’attaque finit par là…. Nous passons le reste de la nuit à nous abriter contre les balles qui sifflent de tous cotés et à nous rassembler. 
Ma section à perdu ce jour, le lieutenant, les deux sergents, deux caporaux et bien des hommes. Ils nous arrivent un petit sergent d’une autre section qui nous prend sous son commandement. 
 
Vendredi 8 Octobre – Au jour, nous occupons un petit boyau, creusé dans la nuit en terrain conquis. Les boches un peu désorientés par notre petite avance, nous laissent tranquilles, mais c’est le calme précurseur de la tempête. En effet à 10h leur artillerie après quelques repérages entre en fonction et les obus tombent en tel nombre sur notre petit coin que ce n’est plus tenable en un clin d’œil nous avons une quantité de tués et blessés, près de moi, un obus tombe sur un groupe de téléphonistes qui organisait le réseau, tous ces malheureux sont mis en bouillie. 
Le Colonel Duschey qui était venu voir le résultat de l’attaque est tué à mes cotés. La position n’étant vraiment plus tenable du tout, nous évacuons ce terrain pour retourner à nos premières lignes d’hier en attendant partir l’orage, ce qui n’arrive qu’une fois la nuit venue. 
Nuit très longue que nous passons à creuser une tranchée et à enterrer les morts, ils sont très nombreux et il faudra plusieurs nuits pour finir ce travail. 
 
Samedi 9 Octobre – Depuis le matin, l’ennemi bombarde fortement l’arrière de nos lignes, ce qui nous fait prévoir une contre-attaque aussi tout le monde est sur le qui-vive dans notre nouvelle tranchée. Mais notre artillerie reprend le dessus et après un bombardement des plus violents, une attaque à lieu sur notre droite à la Butte de Tahure par le 87e et le 122e, la Butte est prise par ces régiments. 
Le soir corvée de soupe, longue, pénible et mouvementée en raison des rafales d’obus, la traversée de la route de Tahure à Souain est particulièrement dangereuse, plusieurs camarades y tombent. Aussitôt de retour de cette corvée il faut reprendre le travail de l’autre nuit « Fossoyeur » ! Ce jour la soupe a été vite mangée, car nous sommes revenus les marmites pleines de terre et malheureusement il en était ainsi très souvent. 
Cette nuit il nous arrive les tambours du régiment et une partie des musiciens pour nous aider à enterrer les morts, nous retrouvons mon chef de section le Ss Lieutenant Decourt et ce pauvre sergent De Civry qu’il faut enterrer sur place comme tous les camarades, la plus part sont simplement étendus au fond du boyau et recouvert d’un peu de terre. 
 
Dimanche 10 Octobre – Nous prenons les mêmes positions qu’hier, au matin l’adjudant nouveau venu à la compagnie, désirant voir s’il y avait encore des cadavres sur le terrain, se découvre de la tranchée pour mieux se rendre compte, mais le malheureux est tué par une balle à la tête, il ne reste plus que le Ss lieutenant Lefranc à la compagnie et le sergent. 
Toute la journée l’artillerie donne beaucoup, j’ai des camarades d’enterrés par des obus. La nuit se passe comme les précédentes et le travail ne manque toujours pas. 
 
Brancardier à la 1ère compagnie 
 
Lundi 11 Octobre – Le matin le fourrier viens m’annoncer que j’étais nommé brancardier à la compagnie. Nous descendons en 2e ligne dans un petit bois de sapins nommé « le caméléon », mais je reste au poste de secours, dans un petit trou abrité par quelques sapins « Bois4 ». Toute la journée et toute la nuit l’artillerie fait entendre un roulement continu. Le soir mon camarade d’escouade A. Baud me quitte pour aller dans une usine comme métallurgiste. 
 
Mardi 12 Octobre – Le temps est beau, les avions sont nombreux dans l’air et pour la 1ère fois j’assiste à un combat aérien par mitrailleuses, c’est le nôtre qui succombe et en un instant, il tombe en feu à terre. Une petite attaque à lieu par le134e qui prend un bosquet de sapins portant le nom de Bois5 (j’aurai malheureusement à revenir dans ce bois. 
Depuis quelques jours, le temps est lourd, la chaleur accablante et nous souffrons de la soif, l’eau potable est à 12h et les quelques corvées qui peuvent s’y rendre y arrivent difficilement. 
 
Mercredi 13 Octobre – Toute la nuit l’artillerie est active. Le jour se passe plus calme que d’habitude, j’apprends que le 10e est tout près et j’en profite pour aller voir mon frère Alexandre, sa compagnie travaillait. Partout on creusait des boyaux, ce n’était déjà plus la guerre en plein terrain dé couvert, comme il y a déjà quelques jours. Le soir nous partons en réserve au bois des perdreaux, la relève est dure, mais maintenant on peu utiliser les boyaux, ce qui rend le chemin moins périlleux. 
 
Jeudi 14 Octobre – Tout le régiment est massé dans ce bois des Perdreaux avec un bataillon du 10e. Tout le monde est l’un sur l’autre et chacun creuse son trou pour se cacher. La journée le temps est beau, les avions sont nombreux et le bombardement moins violent. La nuit la compagnie part pour creuser un boyau. Partout le secteur s’organise, on ne parle plus d’attaque. 
 
Vendredi 15 Octobre – Nous passons la journée encore à ce bois des Perdreaux, à 10h un obus arrive et à lui seul fait 48 victimes, nous portons les blessés, très loin, près de Perthes au poste de secours divisionnaire. Dans la journée nombreux combats d’avions deux taubes allemands tombent près de nous. La nuit se passe comme hier à creuser des boyaux. Les deux jours qui suivent se passent de la même façon, rien de particulier que des bombardements à gaz lacrymogène qui fatiguent bien les yeux. 
 
Mardi 19 Octobre – Le soir nous sommes relevés pour aller un peu plus à l’arrière, la relève se fait par un beau claire de lune, nous passons par Perthes-les-Hurlus. Un peu avant ce village, c’est les anciennes 1ère lignes boches, toutes bouleversées par nos bombardements, nous passons devant les fameux entonnoirs, effet de contre-mines françaises, l’un mesure 80m de diamètre sur 15m de profondeur, vu de nuit toute cette terre fraîchement remuée produit un drôle d’effet. 
A 11h du soir, nous arrivons dans un petit bois de sapins à 3h après Perthes où nous couchons, nous montons les toiles de tente et bien que les obus tombent encore pas bien loin, nous passons une assez bonne nuit. 
 
 


























 
Entonnoir le long de la route de Perthes à Tahure
 
 
Mercredi 20 Octobre – Nous sommes réveillés par le froid, forte gelée blanche. 
Enfin ! c’est un peu le repos, mais il manque toujours l’eau pour se laver. Tout le monde est plein de poux et dans une véritable saleté. Il arrive l’ordre d’organiser une corvée de lavage à St Jean-sur-Tourbe, petit village à 10h en arrière et ravagé par les bombardements. 
Un ruisseau y passe, la Tourbe. Nous allions tout heureux, mais une déception nous attendait, il y avait trop de soldats et surtout beaucoup de cavalerie, aussi la rivière était à sec, ce n’était que de la vase, nous sommes donc rentrés au bivouac aussi sales qu’au départ. 
A St Jean-sur-Tourbe, le cimetière militaire qui a au moins un kilomètre de long est particulièrement très impressionnant. 
La nuit se passe assez calme. 
 
Jeudi 21 Octobre – Nous passons ainsi trois jours à ce bivouac, le 22 octobre, on nous conduit aux douches, à Somme-Suippe –12Km- mais l’appareil ne fonctionnait pas et toujours pas moyen de se laver. Dans les environs de Sommes-Suippe, il y avait un grand nombre de prisonniers qui travaillaient à la construction de routes. 
 
Il faudra attendre le 28 novembre pour pouvoir se laver à Somme-Tourbe mais toujours pas de linge propre et la vermine nous mange, le 23 novembre un colis de la famille me permis de changer de chemise pour la première fois depuis 65 jours, j’avais ainsi pu changer de linge.