"J'avais 11 ans en 1914"  - Sommepy - Blanche BRACONNIER
     Blanche Braconnier avait 11 ans en 1914, elle a écrit ses mémoires 70 ans après, pour que l'on se rappelle de cette guerre qui a marqué une population. Ce traumatisme qui a lacéré ses jeunes années a duré pendant 6 ans jusqu'au 6 août 1920, il a été si fort qu'à 80 ans, elle se rappelle des moindres détails. Resté en zone occupée, elle a eu la chance avec sa famille de pouvoir être échangée contre des prisonniers allemands et ainsi de quitter l'enfer et de revenir après un long voyage par la Suisse sur la terre libre de France.  


 A SOMMEPY 
 
2 septembre 19I4 '- 2 septembre I984 -7Oème anniversaire de l'invasion allemande à SOMMEPY. 
2 août I9I4, la déclaration de guerre. 
2 septembre I9I4, un mois exactement après cette déclaration de guerre, SOMMEPY est envahi. 
 
     Ces quelques pages, je les dédie à mes petits-enfants qui, si souvent, m'ont demandé d'écrire ces tristes souvenirs. 
 
     Dans ce court laps de temps se sont déroulés des jours qui allaient bouleverser la vie calme et laborieuse d'un village champenois. Pour mieux situer le récit qui va suivre, il est bon de relater les évènements dès la déclaration de guerre. 
 
   Depuis quelques semaines des bruits circulaient présageant de dramatiques évènements (Sarajevo, hostilités Autriche Hongrie Serbie, assassinat de Jean Jaurès, etc...) 
 
     Tout ce qui précéda cette guerre, je le vécu et dans mon esprit d'enfant (je n'avais pas encore 11 ans) le drame qui se préparait, je le pressentais en entendant les adultes commentant ces rumeurs. 
 
     L'angoisse qui s'en dégageait, ils me la transmettaient. La déclaration de guerre confirma toutes ces craintes. Je re vois l'affiche placardée aussitôt et le tocsin répandant ses notes lugubres. Les femmes pleurent, des groupes se forment, tous commentant ces évènements. Les marchands de journaux arrivent et annoncent la tragique nouvelle. Une pénible et lourde ambiance se dégage de ces groupes qui discutent et sont écrasés par les heures qu'ils vivent. 
 
     A la Gendarmerie, on consulte les affiches de la mobilisation. 
 
     Bientôt les hommes partent, leurs familles les accompagnent à la gare. Décrire ces scènes d'adieux est par trop pénible, car combien ne reviendront pas! 
 
     Pendant ces premiers jours de guerre, les trains se suc cèdent sans cesse sur la ligne Reims Apremont. La chaleur est écrasante, les enfants sur les quais distribuent des fleurs et des boissons aux soldats qui sont pleins d'entrain (le patriotisme n'étaient pas un vain mot à cette époque!) 
 
     Ils montent vers la frontière, brandissant des pancartes où ils avaient inscrit "Train de plaisir, aller et retour pour Berlin".Pendant des jours les troupes sont dirigées vers l'Est, les tains de chevaux et de matériels passent jours et nuits. 
 
     Puis le calme semble revenu. Les filles se réunissent à l'école où l'on leur fait faire de la charpie (effilochure de linge usagé), puis nous faisions des bandes de tissu que nous roulions. Tout ceci devait servir pour soigner les blessés. Convaincues que nous faisions quelque chose de très utile nous y mettions tout notre cœur en récitant notre chapelet pour que la guerre se termine vite. Hélas, elle devait durer quatre longues années. 
 
     Les nouvelles arrivent. Elles sont inquiétantes. Les Allemands sont entrés en Belgique, malgré la neutralité de ce pays ami. Ils avancent vite, qu'allions nous devenir? 
 
     Très vite les premiers émigrés arrivent, ce sont des Belges qui fuient devant l'envahisseur. Les habitants du village se pressent pour les secourir. Beaucoup n'ont aucun mode de transport, certains sont à pied, d'autres avec des voiture à moisson où sont empilés literie, linge, quelques biens, etc...Ce sont les favoris!)Nous voyons aussi quelques vélos dont le porte-bagages ploie sous la charge, de pauvres gens poussent une brouette toujours pleine à déborder. Quelquefois un bébé est juché au sommet de ces divers véhicules. J'ai vu une grand-mère sur une de ces brouettes, conduite par un de ses proches. Je garde à l'esprit ces voitures d'enfants que roulent des mamans épuisées par de longs trajets, sous le soleil ardent, la poussière de la route. Quelle détresse se lit dans les regards angoissés chacun a à cœur de soulager ces pauvres gens. Sur les trottoirs sont accumulés des seaux d'eau, on donne du lait aux enfants surtout les plus petits et l'on couche ceux trop fatigués pour continuer la route. On partage ce que l'on a. 
 
     Cette longue file de frontaliers ne cesse de passer, puis se succédant des habitants de départements que l'avance allemande chasse de chez eux, en majorité nos voisins ardennais. 
 
     Le premier septembre arrivent en auto mon oncle et ma tante de Vouziers, ils font une première étape à Sommepy, ils ont pris en charge leur voisine; femme de soldat mobilise et sa fillette. 
 
     Mon oncle influence mes parents, leur assurant que l'ennemi approche et qu'il faut fuir. Dans une nuit passée dans l'angoisse, je partage mon lit avec la petite fille, on ne dort pas, c'est pourtant la dernière nuit où je coucherai dans mon lit. 
 
     Le matin du 2 septembre mon oncle et ma tante ainsi que celles qui les accompagnèrent partout prennent le départ en demandant à mes parents de partir avec eux. 
 
    Mon père, alors dégagé de toute obligation militaire (il a cinquante quatre ans) demande à son patron une voiture à moisson afin de nous permettre de quitter le village, ce qui lui fut accordé. Mes parents commencent à charger la voiture, tout est prêt vers 8 heures. 
 
    Je suis encore couchée après cette nuit d'insomnie lors qu'un bruit sourd se fait entendre. Pour me rassurer ma mère me dit "c'est Mr VEZAT,notre voisin qui tape sur de la ferraille (celui-çi était étameur).Je me lève et m'habille. Les soldats français arrivent dans notre cour, les Allemands sont tout près du village nous disent-ils"il faut se défendre et les arrêter..." 
 
     Ils se déploient en tirailleurs et commencent à répondre aux rafales de mitrailleuses, les balles crépitent, nous sommes en pleine bataille. 
 
    Tout se déroule très vite et prend rapidement des allures, de catastrophe. Des soldats sont blessés, notre maison se transforme en infirmerie, maman soigne les blessés avec les moyens du bord. Le soleil, insensible au drame qui se joue intensifie les difficultés qui ne cesse de s'accroître, nos soldats sont épuisés, ils se replient depuis des jours, ce qui explique leur fatigue. 
 
     Ils tentent de tenir, mais ils ne sont qu' une poignée (peut-être une dizaine) ,la bataille fait rage et malgré leur courage il va falloir partir, céder le terrain, ils sont découragés. Ils rassemblent leur matériel, aident les blessés les soutiennent pour fuir. Ils sont tristes de nous laisser et nous demandent de partir avec eux. Mon père refuse craignant le pire. 
 
     La séparation fut un moment très pénible, très émouvant. Que nous réservaient les heures qui allaient suivre? 
 
     Nous nous retrouvions dans notre maison bouleversée par le passage des nôtres, du linge et deux lits tachés de sang. Une voisine qui n'avait pu fuir était avec nous et jetant un regard sur ce spectacle de désolation nous dit, "vous ne pouvez rester ici, les Allemands vont arriver, que penseront-ils lorsqu'ils verront que des blessés ont séjourné ici!"Elle nous invita à nous rendre chez elle. 
 
     Je garde présent le souvenir de ces dernières minutes passées chez nous; ce "chez nous" que nous n'allions plus connaître"... 
 
     Papa, maman et moi-même éprouvons une grande angoisse en quittant notre maison. Dans la grande cuisine où nous nous trouvons, sur la cheminée, il y a une statue de Notre-Dame de Lourdes, nous prions avec ferveur afin que la Vierge nous protége. Mon père, homme très droit, croyant mais non pratiquant promet d'être fidèle à la messe du dimanche si nous sommes sauvés.(Nos vies furent épargnées et mon père tint sa promesse et bien au delà, car il devint pratiquant). 
 
     Nous quittons notre demeure et nous ne devions pas la revoir. Avant d'entrer chez notre voisine dont nous ne sommes séparés que par le loge (passage couvert reliant les maisons) nous allons vers la rue principale pour nous rendre compte de ce qui s'y passe. Les obus tombent sans que nous puissions déceler l'endroit où ils tombent. Près de la place de la Mairie, sur le bord d'une voiture qui y stationne, une personne, Melle Francine LUNDY est assise, elle est seule dans cette rue déserte, elle est désemparée et attend. 
 
     L'église est touchée peu de temps après. Son beau clocher embrasé par les flammes va brûler; ainsi que toute la toiture de la nef. Sa destruction sera complète en septembre 1915, tout s'écroulera sous les obus: ainsi sera anéantie notre belle église, celle de mon baptême et de ma première Communion qui vient de se passer quelques semaines auparavant (31 mai). 
 
     Sous l'intensité de l'incendie les cloches fondent et disparaissent dans les décombres. Plus jamais nous n'entendrons leurs voix. 
 
     La bataille continue son oeuvre dévastatrice, plusieurs maisons sont touchées et brûlent. Il n'est plus question de rester ainsi dans la rue et nous nous réfugions dans la maison de notre voisine. 
 
     Plus tard nous saurons que les incendies sont provoqués par des obus incendiaires et que tout près de nous, sur le Champ de Foire distant d'une centaine de mètres un drame affreux se joue. Des réfugiés ardennais qui sont arrivés dans le village sont pris dans la tourmente, les Allemands venant de mettre le feu à une maison, ces réfugiés s'abritent en face de la place chez Mr HANUS,garde-Champêtre,les émigrés donnent à boire aux soldats allemands, Mme HANUS claque sa porte ce qui produit un bruit sec et les Allemands prétextent qu'un coup de feu vient d'être tiré sur eux. 
 
     Le témoignage de la veuve d'une des victimes affirme que personne n'était armé, toutefois les Allemands vont prendre prétexte de ce fait pour provoquer le drame. Ils enfoncent la porte, les émigrés passent par la fenêtre pour leur faire place, les Allemands tirent et abattent cinq hommes. Dans ces morts cette pauvre femme reconnaît son mari et rentre dans la maison pour avertir les enfants, un Allemand la menace et tire dans tous les coins, il force les femmes à sortir et il met le feu à la maison. 
 
 
 
     Carnet du soldat Allemand Hassemer 
 
3.9.1914 _ Ein schreekliches Blutbad, Dorf abgebrannt, die Franzosen in die brennenden Häuser geworfen, Zivilpersonen alles mitverbrannt. 
 
3.9.1914 _ A Sommepy (Marne) _ Horrible carnage, le village brûlé jusqu'à raz du sol, les Français jetés dans les maisons en flammes, les civils et tout brûlés ensemble. 
 
 
 
     Ces femmes partiront, rebroussant chemin pour se retrouver au presbytère de Marvaux où elle passeront la nuit et reprendront la route à pieds avec leurs enfants pour rejoindre leur pays; 22 personnes se trouvaient chez Mr HANUS, 12 seront sauvées. 
 
     Ce drame se passait tout près de nous, mais enfermés, épouvantés nous n'osions bouger. A la fin de la matinée arriva Mme BAUDART,habitant la ferme du "Point du Jour",son fils mobilisé, elle vivait seule. Comme sa fille Mme CONTER était notre voisine, elle venait s'y réfugier. Ne la trouvant pas elle nous rejoignit à bout de forces. Elle nous conta sa triste aventure: sa ferme, la première qui se trouve sur la route de Vouziers était également la première pour "recevoir" l'envahisseur, c'étaient des uhlans, l'un d'eux à qui elle tenait tête, essayant de défendre sa maison alors qu'ils commençaient à tout saccager lui traversa la cuisse d'un coup de sabre. Mme BAUDART était très énervée, épuisée, traumatisée, on la soigna, la coucha dans un lit au 1er étage. Elle y restera jusqu'au moment où nous serons obligés de partir. Sur son chemin, elle a vu un soldat français blessé sur de la paille qui brûlait. 
 
     Les heures s'écoulent, pesantes, angoissantes, on entend toujours le bruit de la bataille. Papa constate que nous sommes sous le feu de l'artillerie et nous craignons que la ligne de tir dévie et que les obus nous atteignent. Les premiers Allemands entrent dans la maison, mes parents restant sous l'emprise des récits des émigrés relatant les atrocités dont ils ont été témoins me cache dans une alcôve se trouvant dans la pièce où nous sommes. Je m'enfouie sous l'édredon et n'ose plus bouger. Les Allemands se désaltèrent, craignant d'être empoisonnés ils exigent que l'on boive avant eux. Sous mon édredon, je risque un oeil pour voir un soldat allemand qui représente, pour moi, enfant, l'ennemi. La troupe entre, sort sans rien dire, mais toujours un soldat reste sur le trottoir, entre, regarde si rien ne bouge. 
 
     La nuit s'avance, il semble que la bataille se calme un petit peu, la troupe doit avancer et nous espérons sortir de cet état d'attente et de ne pouvoir bouger. Nous ne voyons plus d'Allemands, la journée s'est passée sans que nous ne prenions rien pour nous alimenter, alors ma mère sort pour prendre de l'eau et faire du café; elle rentre en hurlant "sauvons-nous, la maison brûle".C'est la panique, notre maison, contiguë de celle où nous étions réfugiés brûlait effectivement, mais les flammes venant de la maison précèdent la nôtre léchaient le toit toutes les maison se touchant, toutes étaient la proie des flammes. Cet immense incendie illuminait toute la grande cour et bien au delà. 
 
     Nous nous trouvions un groupe d'une dizaine de personnes, il fallait fuir tout de suite, mais un problème se posait: nous devions emmener Mme BAUDART, ce ne fut pas facile, elle avait beaucoup de difficultés à se mouvoir avec sa blessure à la cuisse qui la faisait souffrir. Elle avait un petit paquet sous le bras qu'elle ne voulait confier à personne, elle avançait lentement soutenue par l'un d'entre nous. 
 
     Arrivant dans le jardin, il nous était impossible de prendre la route, notre groupe s'arrêta pour contempler le sinistre et prendre les dispositions pour fuir. A ce moment maman constatait que nous partions abandonnant tout sans même une couverture pour nous couvrir. Spontanément, je quittais le groupe discutant et repartais dans notre maison dont le toit brûlait, il faisait clair comme en plein jour, je me dirigeais vers ma chambre pour enlever la couverture de mon lit et en même temps je prenais ma chemise de nuit. 
 
     Il fallait faire vite, je me revois dans notre grande cuisine ne sachant quoi emmener, quel choix faire? Le pot à tabac de mon père sur la commode de l'entrée? Ou autre chose? A 11 ans les bras ne sont pas grands et je dus renoncer, même a sauver ce pot à tabac si cher à mon père. Malgré mon jeune âge, il me reste ce souvenir d'impuissance et, regardant une dernière fois tout ce qui m'entourait, je partis, petite ombre dans la tourmente. 
 
     Le feu crépitait au-dessus de moi, et élevant les yeux vers l'incendie je vis deux soldats allemands, l'un derrière l'autre Sur la portion de toit qui ne brûlait pas. L'un d'eux versait d'un bidon un liquide, celui qui le suivait y mettait le feu! 
 
     Je regagnais très vite le groupe de mes parents qui, ayant constaté ma disparition étaient affolés; bien sûr, je fus un peu grondée. Le feu se propageait très rapidement et bientôt tous les toits n'étaient qu'un immense brasier. 
 
 
 
















     Nous pensions partir sur la route de Souain et gagner Suippes, mais une fusillade nourrie nous en empêcha, nous regagnâmes la route de Tahure, il fallut y renoncer l'armée allemande arrivait en force, coupant la route, il ne restait qu'une solution fuir à travers champs. Nous partions quand, atterrés nous voyons l'incendie gagner du terrain, tout Sommepy n'était plus qu'un immense brasier, la chaleur de celui-ci nous arrivait alors que nous étions déjà sortis. Nous entendions les cris des chevaux, des vaches , des moutons restés dans. les écuries, les étables. Mon père voulut aller détacher le cheval qui devait nous emmener et était resté attaché à un arbre, il n'en fut pas question, une ne patrouille allemande l'en empêcha et il faillit être pris par eux. Il réussit à s'échapper et nous partîmes, le mieux était de fuir à pied dans cette nuit dantesque. Des coups de feu, par çi, par là, ne nous rassuraient guère. Péniblement nous sortîmes du cercle infernal. 
 
     Nous nous sommes dirigés, toujours à travers champs vers les bois de sapins espérant y trouver un peu de détente. Nous partions sans rien, laissant tout derrière nous. Notre blessée avançant de plus en plus péniblement, mon père l'aida beaucoup, la soutenant et la prenant dans ses bras pour franchir les passages difficiles. Après cette journée torride, la rosée était montée, nous traversions des champs de betteraves dont les feuilles pleines de rosée nous mouillaient jusqu'aux genoux. Nous avions froid. 
 
     Des coups de vent nous apportaient de temps à autre la chaleur de l'incendie alors que nous nous en éloignions de plus en plus. Il fallut faire quelques arrêts Mme BAUDART se fatiguait très vite, mon père malgré sa bonne volonté avait des difficultés pour l'aider; les terres que nous traversions étaient pleines d'embûches; grosses mottes, champs de betteraves, talus à franchir, chute de papa et de Mme BAUDART. 
 
     Enfin l'aube arriva, elle fut la bienvenue ainsi qu'au loin la vision d'un clocher. C'était celui de Gratreuil, nous allions nous y diriger. Notre pauvre blessée à bout de forces nous avait déjà demandé de la laisser là où elle était. Nous ne voulions pas la laisser seule, alors nous l'avons assise du mieux possible en lui disant "nous ne sommes pas loin de Gratreuil" et, toujours mon père s'offrit de revenir la chercher dès que nous serions arrivés et que nous aurions pu trouver un mode de locomotion pour ce faire. 
 
A Gratreuil
 
     Nous sommes donc arrivés à Gratreuil où les Allemands étaient déjà passés. Dans les maisons abandonnées tout était saccagé et pillé. Sur le haut des buttes, au sortir du village quelques habitants, restés, avaient passé la nuit à regarder les lueurs dans le ciel, c'était Sommepy qui brûlait. 
 
     Bien sûr, cette rencontre fut chaleureuse car elle apportait à ces personnes la certitude que ce qu'ils voyaient depuis de longues heures était bien le gigantesque incendie de notre pauvre village. 
 
     Dans ce groupe se trouvait le Maire qui nous accueillit et nous réconforta. Mais mon père inquiet au sujet de Mme BAUDART demanda une voiture et un cheval pour aller la rechercher, hélas, il n'y avait plus aucune possibilité hors une brouette qui fut immédiatement utilisée pour aller au secours de notre blessée. 
 
     Un ou deux hommes accompagnèrent mon père et quand ils arrivèrent à l'endroit où Mme BAUDART avait été laissée ils ne la trouvèrent pas, ils appelèrent, cherchèrent dans les bois, mais sans succès, qu'était-elle devenue? Elle ne pouvait avoir fuit un long chemin dans l'état où elle se trouvait. Inquiets, les recherches se poursuivirent. toujours sans résultat. 
 
     Un homme, Mr BOURE qui, après avoir passé un court laps de temps à Gratreuil voulut repartir à Sommepy pour aller voir ce qui s'y passait avait précédé papa qui cherchait le moyen de secourir cette dame, a-t-il regagné Sommepy par un autre chemin? toujours est-il qu'il ne le rencontra pas ! 
 
    Toujours l'incertitude ! elle pouvait avoir été trouvée et évacuée vers une ambulance! se trouvait-elle dans un pays voisin? ou ayant essayé de se déplacer seule, était-elle morte? autant de questions restées sans réponses. L'avenir nous dira qu'après de nombreuses recherches faites par sa famille, toutes resteront vaines. Une victime de plus à inscrire à la liste déjà longue des victimes civiles de cette terrible journée. 
 
    Le Maire offrit l'hospitalité à mes parents, nous avons pu manger et dormir. 
 
    Les troupes allemandes montaient sur Paris nous permettant quelques jours de répit. Nous les passons dans le calme. 
 
    Le maire et sa femme n'ont pas d'enfants, ils sont déjà d'un certain âge, mon père aide ce monsieur et son commis à remettre un peu d'ordre dans ce que l'armée allemande a déjà détruit et saccagé sur son chemin. Les animaux tués jonchaient le sol. Je revois un cheval tué sur la place de la mairie, la chaleur avait fait gonfler la panse de ce cheval et on y avait planté un drapeau français: je ressentis cruellement l'insulte faite à nos couleurs. 
 


















 
 
     Des fenêtres des maisons abandonnées par les habitants qui ont fui s'échappent du mobilier éventré, brisé, des cadres, des photos de mariés trônent sur un amoncellement de débris, des édredons éventrés perdent leurs plumes, les choses les plus invraisemblables voisines, tels que batterie de cuisine, cocotte en fonte noire et linges dont les piles arrachées aux armoires jonchent le sol. 
 
     De ce spectacle de désolation se dégage une infinie tristesse. 
 
    Un soldat français apparaît, d'où sort-il? que fait-il ici? Bien vite il raconte qu'une partie de sa compagnie a été débordée lors de l'avance allemande et se trouve dans un bois proche. Il s'organise avec des personnes présentes et les moyens du bord pour une aide alimentaire que les hommes portent la nuit. La plaine est déserte, tous les Allemands suivent l'avance des troupes. Nul ne sait ce qu'est devenue cette compagnie! 
 
     Les jours passent sans aucune nouvelle; coupé du reste du monde, le petit village semble mort. Heureusement le soleil brille toujours. 
 
     A nouveau le bruit de la troupe, le roulement des canons le bruit des sabots des chevaux qui se rapprochent. Dans cette attente anxieuse! nous nous demandons ce qui va se passer. 
 
     Puis les voilà! (qui pourra jamais décrire la terreur d'une enfant devant ce déferlement de Troupes ennemies). 
 
     Ils arrivent en nombre dans ce petit village pacifique, ils semblent très agités et nerveux. C'est la défaite de la Marne, ils sont furieux, envahissent toutes les maisons et exigent à boire et à manger. 
 
     Je suis présenté avec ma mère et la femme du Maire: C'est un général et son quartier-général qui occupent la maison, c'est une belle maison, spacieuse, elle est remplie de troupe, officiers et soldats cherchent à se restaurer, ils s'emparent de tout ce qu'ils trouvent, font le vide dans les placards et les caves. 
 
     Puis ils vont s'installer. Maman est emmenée près du général, revolver sur la tempe, elle doit marcher ainsi pour organiser les chambres que nous habitons, les propriétaires et nous mêmes. Ils bousculent tout et surtout ma maman, les coups de poing ne lui sont épargnés, les hurlements dans leur langue gutturale m'épouvantent, je ne suis plus qu'une petite chose blottie dans un coin du vestibule et ne quitte pas maman du regard, celle-ci devant remplacer les draps des lits, refaire le ménage, toujours menacée par le revolver d'un de ces hommes. 
 
     Pour être objective, je dois relater le geste d'un officier qui, me découvrant terrorisée m'offrit du pain d'épices, (il s'agissait de pain kaka!) sa forme et sa couleur m'avait trompée. Lorsque j'ai mis les dents dedans, j'ai pensé que l'on voulait m'empoisonner! 
 
     Enfin maman fut libérée. Le Maire réquisitionna pour loger tous ces hommes, et il le fit du mieux qu'il put; les soldats furent entassés dans des granges où l'on venait de rentrer la moisson. Son commis et mon père revinrent à la maison. Dans cette demeure furent réunies toutes les personnes étrangères, au pays, venant de différents villages proches, dont Mr LABBE,et son fils de 16 ou 17 ans, venant de Fontaine en Dormois. L occupant nous fit monter dans le grenier, nous y groupant dans un coin. Nous ne devions pas bouger, un soldat nous y gardait. 
 
     Puis les Allemands firent subir divers interrogatoires et le fils LABEE fut battu, on ne savait vraiment pas pourquoi. 
 
     Une gifle magistrale l'envoya sur le mur, puis on nous fit entrer dans une toute petite chambre située dans le grenier, nous y étions entassés sans oser bouger. 
 
     Toujours dans le bruit des cris infernaux, nous entendîmes le crépitement de flammes, la fuite de pas et, dans l'obscurité la lueur du feu. Nous ne savions pas ce qui brûlait. Un soldat venait de temps en temps, nous pensions que notre dernière heure était venue et, qu'une fois encore, nous allions périr dans les flammes. 
 
     D'après les bruits et lueurs que nous apercevons, nous en déduisons que des bâtiments d'en face d'où nous étions brûlaient. Les-cris des soldats allemands, le pétillement sec de l'incendie créaient une certaine panique, nos gardiens nous quittent pour aller vers le sinistre, nous en profitons pour échapper de notre prison! 
 
     Au dehors, nous constatons qu'effectivement c'est la grange occupée par les soldats qui flambe. La paille entassée est un, aliment de choix, les flammes montent haut dans la nuit. toute la troupe s'active pour combattre le feu,la rapidité de l'incendie ne permet pas de sauver les chevaux qui voisinent avec les hommes, un de ces hommes périra sans que l'on puisse lui porte~ secours. Nous ne restons pas sur les lieux, trop dangereux pour nous et nous tentons de nous cacher dans une maison éloignée de ce drame. 
 
     Nous saurons par la suite que, repoussés par nos troupes dans leur avance sur Paris, nos envahisseurs sont très déprimés ce qui explique leur agressivité à notre égard. Nous apprenons également que le pillage des caves et l'absorption du vin nous a aidé, pour une part, à sortir de ce mauvais pas, ayant devant nous des hommes ivres et inconscients. 
 
     Après cette sinistre nuit, les Allemands nous retrouvèrent et emmenèrent les hommes, nous ne savions où! 
 
     Une famille composée de la grand-mère, la fille et la petite-fille (celle-ci de mon âge)nous avait offert l'hospitalité et nous attendions dans la crainte le sort qui allait être réservé aux hommes. Les quelques personnes restées au village se réunissaient dans la mesure du possible. Des bruits les plus invraisemblables circulaient, lorsque l'une d'elle nous informa que le Maire, son commis et mon père, accusés d'avoir fait des signaux dans le clocher, étaient condamnés à mort. En pensée, je revis ces heures tragiques, mon père, tant aimé, en danger de mort, nous ne pouvions y croire? 
 
     Ma mère et moi, ainsi que la grand-mère, terrorisées, cachées dans l'ombre d'une porte sans oser faire un pas, nous guettions l'activité de la rue. 
 
     Des soldats passent, nous paraissant très nerveux et c'est alors que nous voyons appara1tre nos trois hommes poussant chacun une brouette chargée de ce que les Allemands ont trouvé de plus lourd comme ferraille, ils doivent marcher très vite, stimulés par les cris aigus de leurs "accompagnateurs" ainsi que par des coups de crosse de fusils. 
 
     Où vont-ils ! Tout simplement à la sortie du village sous un gros arbre qui doit servir de lieu d'exécution. On nous l'explique, notre désespoir est sans nom, dans mon âme d'enfant lorsque je vois passer mon papa, je crie d'épouvante et de douleur, et, dans un sursaut je supplie la Sainte Vierge de me garder mon père. 
 
     Sanglotantes, anéanties, maman et moi attendons. Combien de temps se passa-t-il, je ne saurais le dire, une fois encore le miracle se produisit, papa revient, mais seul, très vite il nous explique qu'au moment de l'exécution alors qu'il était en joue, il s'est écrié "mais je suis de Sommepy, l'incendie du pays nous a chassés de chez nous, nous n'avons jamais cherché a faire de résistance"; l'évocation de 1a tragédie de Sommepy a du influencer l'officier commandant le peloton car détachant papa, il s'est mis à hurler "Raous, raous!" Papa est parti rapidement, se réfugiant là où nous étions.! nous l'avons caché dans une cave plusieurs jours, craignant que l'on vienne le rechercher. 
 
     Que sont devenus les deux autres hommes, nous avons su qu'ils ont été emmenés dans les caves du Château de Manre et, après ,dirigés dans une autre direction. Mais laquelle? 
 
     C'est après la guerre que nous saurons que le Maire a été déporté et qu'il est rentré après les hostilités. Quant à son employé jamais on ne saura ce qu'il est devenu. Toujours est-il que personne n'eut jamais de ses nouvelles. 
 
 




















 
     Puis, après leur défaite de la Marne les Allemands organisèrent une ligne de front pour résister aux attaques françaises, les premières tranchées sont creusées de part et d'autre, les troupes allemandes partent pour se terrer. Pendant quatre ans, face à face, chacun de leur côté, ils vont essayer de percer les lignes sans grands succès, ne réussissant qu'à prendre ou reprendre quelques mètres à l'ennemi. nos pauvres soldats vivront dans ces tranchées, ces sapes, toujours enfouis dans la terre. Le manque d'eau, d'hygiène, le froid de l'hiver la boue leur imposent une vie bien difficile. La vermine sera leur compagne, ce qui fera dire à l'un d'entre eux "nous faisons la guerre aux Boches, aux poux et aux rats". Pendant tant de jours tant de mois des hommes vivront une vie infernale, celle-ci sera coupée de quelques semaines de repos à l'arrière (villages voisins du front )et de quelques rares permissions. Combien sera dur après ces quelques jours de détente, le retour au front, avec tous les dangers qui les y attendent. Terre de Champagne, notre terre, que de vies humaines fauchées en plein essor, chacune d'elle allait porter le deuil, la souffrance à des parents pleurant un enfant, femmes veuves , orphelins sans papa, fiancées sans espoir. Tant de tristesse, de désespoir. Champenois qui cultive ton champ pense de temps en temps aux sacrifices consentis par tes aïeux pour que cette terre reste tienne. 
 
     Mais j'ai un peu anticipé. Cependant je crois que cela était utile afin que vive en nous la reconnaissance que nous devons à tous ces Français qui ont donné leur vie pour nous. 
 
     Je reviens donc à Gratreuil d'où les Allemands venaient de partir, laissant le village dans un indescriptible désordre, portes arrachées, fenêtres brisées, chevaux en décomposition, odeur des incendies, une vision de désolation. 
 
     Mais l'ennemi était parti, nous étions délivrés de leur présence, nous, avions donc à vivre quelques jours de répit. Puis les difficultés de ravitaillement se précisèrent. Nous étions sans un toit, sans rien que ce que les habitants restants voulaient, bien partager avec nous, c'est à dire un petit coin dans une maison pillée. 
 
A Manre 
 
     C'est alors que ma mère ayant un frère à Manre, petit village des Ardennes, limitrophe de Gratreuil prit la décision, avec mon, père, de partir afin de voir si nous pourrions nous y installer. Nous prîmes donc le chemin, à pied bien sûr, pour y parvenir, avec notre léger bagage. 
 
     L'armée allemande, occupée à établir sa ligne 4e défense plus en avant, vers Tahure, nous n'avons pas rencontré d'obstacle sur notre route et nous sommes arrivés à Manre sans embûches. 
 
     Le village offrait à peu près le même spectacle que celui de Gratreuil, la troupe y était passée et laissé les mêmes traces de son passage. La maison de mon oncle était vide. Sa famille était partie, le Chef de gare de la station y avait élu domicile, ayant été chassé de chez lui par l'armée. La maison, assez spacieuse, offrait la possibilité de cohabiter. 
 
     C'est ainsi que nous allons nous installer chez mon oncle, le pillage n'avait pas été très important, il restait des lits intacts, batterie de cuisine réduite, mais à la guerre comme à la guerre, cuisinière pour faire la cuisine, bref, le paradis après toutes nos tribulations. La troupe ayant quitté les lieux, c'était le calme près la tempête. 
 
     Cette halte était la bienvenue! 
 
     Hélas, cela ne serait que de courte durée, l'armée qui s'installait sur le front organisa ses arrières dans le village nous reprîmes contact avec elle. 
 
     Dans un récit comme celui-ci, je me dois de rester objective, c'est donc sans grands heurts que cela se passa. Evidemment la cohabitation devint franco-allemande, la moitié de la maison fut réquisitionné et il fallut vivre en promiscuité avec tous ces officiers et soldats. 
 
     C'est alors que la vie matérielle devint très difficile, le peu d'alimentation disponible en notre possession passa en d'autres mains, ce qui restait d'animaux fut pris. Nous n'avions plus de pain, plus de lait, aucune viande, aucun légume dans les jardins devenus propriété des soldats et saccagés par les chevaux qui y étaient parqués. 
 
     Enfin le village se transforma. La Mairie, les écoles furent occupées par le trafic postal, trafic très important puisqu'il desservait le front, c'est à dire tout le courrier de tous les soldats qui se battaient à quelques kilomètres de nous. 
 
     Une vie très spéciale s'organisa, la troupe occupait tout le pays, les maisons abandonnées par les habitants qui avaient fuit, les quelques maisons occupées par les habitants qui n'avaient pu partir, ceux-ci relégués parfois dans un petit coin de l habitation, si ce n'est dans les écuries. 
 
Le Château abritait le Quartier-général et l'on pouvait voir une sentinelle qui y montait la garde constamment. 
 
 





















 
     Un couple de personnes âgées, Mr et Mme COLLET de Sommepy s'était réfugié dans une famille proche de chez mon oncle, où nous habitions. Un autre monsieur, Mr GUYOT, également de Sommepy s'était installé chez sa belle-fille, jeune veuve qui avait laissé sa ferme aux bons soins de son beau-père. Ce pauvre homme dut abandonner la maison pour vivre dans une écurie. Un autre habitant de Sommepy se réfugia chez sa sœur. Mme GERMNNT vint également chercher refuge chez sa sœur Mme HENROT et mit au monde une petite fille, très peu de temps après. Il se trouve que Mme HENROT était voisine de mon oncle. 
 
     De ce fait, un petit groupe de "Sompinards" (nom donné aux habitants de Sommepy),se réunirent chaque début d'après midi pour parler du pays. 
 
     Les hommes furent réquisitionnés pour nettoyer les rues, elles en avaient bien besoin, mais également pour attraper toute volaille qui avaient échappé au saccage, et parmi celle-ci les pigeons domiciliés dans le clocher...Il fallait entendre ces hommes raconter leurs prouesses, la prise des volatiles, le plumage, le flambage, le vidage...Quel travail, Seigneur! 
 
     Le pays paraissant probablement bien triste à ces "Messieurs", ils commandèrent aux hommes d'arracher des arbres dans les bois pour les replanter pour en faire des allées; j'entends encore mon père commenter la chose en disant: "ceux-ci sont plantés le jour de la Saint Maur" (humour par mort, lui!) Ceci vous donne un aperçu de notre vie en commun. 
 
     Mais le jour le plus cruel fut celui du manque de nourriture, les jours se succédaient sans absolument rien, nous avions faim, sans aucun moyen de ravitaillement. 
 
     Le front, bien structuré se stabilisa et de part et d'autre s'organisa pour durer. Nous entendons le bruit de la bataille et nous espérons que les nôtres vont percer les lignes et vont venir nous délivrer. Fol espoir qui restera vain, car les ennemis tiennent bon. Situés très près de ces chocs, des obus passent au dessus de nos têtes, nous entendons le bruit de départ, le sifflement, puis l'éclatement à leur arrivée. 
 
     Pendant neuf mois nous allons vivre tout proche de cet enfer et, grâce à Dieu, nous ne serons jamais touchés. Cependant les batailles sont rudes, des blessés arrivent en grand nombre et les Allemands bâtissent, un peu plus en arrière, un hôpital fait de baraquements en planches, caché dans un bois (le bois Isaie). Les femmes du village; dont ma mère fait partie, sont réquisisionnées, elles aussi, pour laver le linge de l'hôpital où sont soignés des prisonniers français et il est possible à quelques femmes d'échanger avec eux de courts propos; ils en sont très heureux. 
 
     Au village la vie s'écoule, tantôt calme, tantôt trépidante avec tous ces mouvements de troupes, les unes montant au front, les autres en descendant pour goûter un repos bien gagné. Des prisonniers français arrivent et sont immédiatement embarqués vers les camps allemands. Désespérément, nous essayons de leur dire quelques mots, mais nous devons reculer, chassés par leurs gardes, pas très tendres à notre égard. Qu'importe je ne suis qu'une enfant, aux chers nôtres, j'envoie à pleines mains de multiples baisers. 
 
     Octobre et novembre sont venus et, inexorablement le rythme des saisons se déroule dans ce temps si particulier que nous vivons. Qui sera sensibilisé par la poésie qui se dégage de cette saison d'automne? Les arbres saccagés ne donneront pas leurs fruits, des jardins ravagés et abandonnés, rien ne sera tiré, des champs, convertis en champs de bataille, pommes de terre, betteraves, etc. . . Tout sera perdu! 
 
     L'hiver arrive. Les pluies automnales ont transformé en véritable bourbier les chemins, qui, par ailleurs, sont piétinés par les hommes, les chevaux et les canons: 
 
     Les soldats qui viennent au repos sont couverts de boue, ils ne peuvent plus se raser, ils sont fatigués, sales, barbus, (de là l'expression française donnée aux nôtres, les "Poilus". 
 
     Autant que faire se peut, nous échangeons quelques propos avec ces Allemands. Ils sont avides de connaître une détente et profitent pour faire un peu de toilette. Un peu de savon leur est attribué, ils demandent; à maman de leur laver leur linge. Elle ne le refusera pas, mais avec les moyens du bord (ils sont bien réduits), cendres de bois qu'elle fait bouillir dans un, sac, savons que les soldats lui donnent, elle arrivera, avec peine, à faire bouillir ce linge et le laver. En compensation, ils essaient de donner un peu d'alimentation, beaucoup d'entre eux ont laissé chez eux une famille et sont heureux de rencontre des civils. Ils déplorent la guerre et une espèce de connivence s'établit entre "occupants et occupés". Ils reçoivent des paquets et il arrive que l'un d'entre eux m'apporte quelques bonbons ou une petite gâterie. 
 
     Du Centre Postal dont j'ai parlé plus haut, un officier venait nous rendre une visite presque journellement, toujours en début d'après-midi. Il aimait venir commenter le déroulement des hostilités; fervent chrétien, il passait chaque jour une heure à l'église, en communion de prière avec sa femme qui de son côté faisait de même en sa propre église. 
 
     L'église à cette date n'avait pas beaucoup souffert, le Curé de la paroisse était resté avec sa vieille gouvernante, belle-mère de mon oncle. Il officiait le dimanche devant une assistance en majorité composée d'Allemands. Ceci m'amène à dire que, fillette, on me demandait de quêter, mais petite Française convaincue, je n'ai jamais voulu tendre la main à "l'ennemi". 
 
     Du fait de l'activité de maman pour le blanchissage du linge, beaucoup de soldats, d'officiers, de gendarmes venaient à la maison. Un grand gendarme doté d'une imposante barbe rousse était devenu pour moi "BARBEROUSSE". Il était gentil, bon, il apportait un peu d'alimentation, mais il aimait un peu trop le schnaps, son état s'en ressentait assez souvent. Il commandait l'équipe d'hommes toujours requis pour le nettoyage des routes; ceux-ci quelque peu agacés par son commandement abracadabrant lui jouèrent un tour. Sachant qu'il franchissait régulièrement le petit pont de la rivière du lieu, ils scièrent par dessous, le plancher de celui-ci, puis ils guettèrent le passage du fameux Barberousse qui lamentablement plongea dans l'eau. Ce n'était pas grave, vu la Profondeur du ruisseau et, hypocritement, nos hommes volèrent à son secours. Il en fut quitte pour un bain. Un bon verre de schnaps revigora notre héros! 
 
     Ceci dit en passant pour égayer un peu mon récit, mais je confirme sa véracité. 
 
     Les jours, les semaines se succédaient. Je dois également relater parmi tous ces hommes qui passèrent à la maison, les Alsaciens; qu'ils étaient heureux de rencontrer des Français, combien de cœur à cœur avec ceux qui n'avaient pas oublié 1870. Ces amis nous aideront le plus possible, du mieux qu'ils purent, mais ils étaient très surveillés, les Allemands craignant que nous complotions avec eux. Quand ils le pouvaient, ils nous apportaient un peu de nourriture. Pour déjouer la surveillance nous avions trouvé une cachette originale; un gros tas de briques se trouvait devant la maison, nous y avions organisé une cavité permettant de déposer les dons, si précieux, laissés par nos amis. 
 
     Je l'ai dit, se réunissaient (le soir surtout) un certain nombre de nos occupants représentant diverses classes sociales, nous n'avions pas la possibilité de les évincer, nous étions contraints de les accueillir, heureux qu'ils ne s'imposent pas avec brutalité, car il ne faut pas oublier qu'ils étaient "chez eux en pays conquis". C'est ainsi que se trouvaient réunis soldats, sous-officiers, le fidèle commandant du Centre postal que nous supposions être présent pour nous éviter quelques heurts ou excès que la promiscuité d'éléments aussi différents pouvait provoquer, et y apporter un certain ordre. 
 
     Bien sûr le fameux Barberousse était un fidèle de ces rencontres, bien souvent il était perturbé par l'alcool et obligé d'aller prendre l'air frais au dehors, c'est ainsi que nous allions vivre une "mini-tragédie". 
 
     Un soir, notre gendarme, dans un état d'ébriété très avancée se trouva contraint d'abandonner la place, perdant l'équilibre; des amis l'aidèrent à sortir, mais l'abandonnèrent dès la porte franchie. Le malheureux ne retrouva pas pour autant sa stabilité à l'air libre et c'est ainsi que, perdant l'équilibre il s'écrasa sur notre fameux tas de briques, qui, à son tour s'effondra, au grand dam de notre cachette. Le bruit causé par les briques tombées firent sortir quelques Allemands qui trouvèrent notre Barberousse dans un piteux état. Ce qu'il avait absorbé ayant dépassé sa capacité d'absorption eu comme résultat le rejet sur le bel uniforme vert, la plaque de cuivre qu'il portait sur la poitrine salie; le pauvre ne fut pas complimenté. 
 
     Inquiet du devenir de notre réserve alimentaire, nous étions sortis pour évaluer les dégâts. C'est avec horreur que nous constatons que rien n'avait été épargné, ce qui posa un certain point d'interrogation aux Allemands "comment avait fait leur camarade pour rejeter la nourriture sans que celle ci n'ait subi de transformation'! mystification dont certains n'ont sans doute pas été dupes; Grâce à Dieu, il n'y eu pas de suite, nos amis ne furent pas inquiétés. Ils devaient monter au front, ils nous avaient fait leurs adieux, partant avec la ferme volonté de passer les lignes ennemies (qui se trouvaient être les nôtres). Le temps passa, l'hiver vint assez rigoureux, heureusement la provision de bois de mon oncle nous permit de tenir par les grands froids. 
 
     La troupe qui occupait les maisons voisines n'avait plus de combustible et c'est ainsi que beaucoup" de granges champenoises construites en bois serviront, sans grands frais d'éléments de chauffage après destruction des dites granges. 
 
     Il ne restera que les toits soutenus par un minimum de charpentes. Les jours passent n'apportant pas beaucoup de sujets de détente, nous entendons toujours le bruit de la bataille, quelques obus tombent, mais en dehors du pays. Nous saurons plus tard que les nôtres, informés de notre présence à Manre ne voulurent pas tirer sur nous, d'où une certaine sécurité pour les Allemands. 
 
     Toujours ce va et vient de troupes qui montent et descendent du front, les soldats ressemblent à des blocs de boue, ils sont harassés de fatigue, couverts de vermine; nous n'échappons pas à la contamination! Maman, obligée de blanchir ces hommes fera le maximum pour nous épargner ses nouveaux occupants! Car à l'inverse de la guerre qui amenuise les armées, les poux eux, croissent et se multiplient dans ces conditions de vie qu'impose cette affreuse guerre sans aucune possibilité d'hygiène. Ces poux, eux-mêmes se distinguent des poux français dont les nôtres ne sont pas épargnés, ils ont un point noir sur le dos. 
 
     Alors que nous sommes dépourvus de tout, l'esprit français nous reste, c'est pourquoi nous les désignerons les poux à la croix de fer, décoration allemande équivalant à notre croix de guerre. 
 
     Les lignes, les tranchées sont quelquefois visitées par des officiers supérieurs. Dans nos contacts avec ce commandant qui devenait de plus en plus proche de nous, nous savions que le Kaiser comptait apporter à ses troupes le réconfort de sa présence. Il séjournera au Château de Manre, tout est mis en branle pour le recevoir. A ma mère on demandera de laver du linge de table, pris certainement dans des maisons abandonnées car il est chiffré par des initiales n'ayant aucun rapport avec l'usage auquel il est destiné. 
 
 




















 Le Kaiser Guillaume II 
 
     Ce linge est souillé, il faut le rendre le lendemain, il pleut, pour le laver c'est encore possible, mais le sécher pose un autre problème. On allumera un grand feu de bois dans une cheminée, le linge séchera sur le dossier de chaises entourant la cheminée, on tournera, on retournera ce linge, dès qu'une pièce est a peu près sèche maman la finira au fer à repasser. A l'heure fixée, le linge est prêt! mais il faudra le livrer, ce sera moi qui serai désignée pour le faire, ce n'est pas sans mal que l'on me persuada d'obéir. Servir le Kaiser me semblait odieux. Dans mon cœur d'enfant monte la haine pour l'ennemi. Je dois franchir le poste de garde, un soldat m'accompagne dans le hall du château, je remets mon "précieux paquet", les soldats m'accueillent, sont gentils, ils voient en moi une enfant et sont tout heureux. Cependant je reste de glace et très digne. 
 
     Je voudrais vous décrire l'esprit qui était le mien à cette époque. Elevée dans le souvenir de la défaite de 1870 et des souffrances dues à cette guerre, il y avait en moi un désir de revanche, et, avant tout d'y participer. Lorsque je pense à l'âge que j'avais, 11 ans, cela me parait incroyable, et cependant tout ce que nous venions de vivre je l'avais subi, me faisant basculer de l'enfance à l'âge adulte, sans avoir connu les joies de l'adolescence. 
 
     A nouveau je ressentis la haine pour cet ennemi, nous contraignant à des travaux humiliants, à des brimades destinées à les servir. Nous avions vu anéantir tout ce que nous possédions dans des circonstances nous rappelant la barbarie que nous croyions morte à jamais. Nous avions tout perdu en nous enfuyant, sans avoir la possibilité de prendre quoi que ce soit, sans pouvoir changer de vêtements, la faim nous tenaillaIt bien souvent, vivant avec l'ennemi et quelle vie! , sans contact aucun avec l'extérieur, sans nouvelles de la famille, etc, etc. . . 
 
     Ressassant tous ces griefs, j'avais le temps d'y réfléchir puisque, hélas, il n'y avait pas la possibilité d'aller à l'école. 
 
     C'est alors que le passage de l'Empereur d'Allemagne, qui, à mes yeux était responsable de cette guerre dévastatrice et cruelle, me plongea dans un état de rancœur, de haine; tout simplement je voulais le supprimer. Pour moi il n'y aurait pas crime, je sauverais le Monde d'un être malfaisant et sanguinaire. 
 
     Hélas, ou heureusement, je n'en avais pas les moyens, bien sûr je gardais secret mon désir de vengeance, et c'est la rage au cœur que le lendemain je voyais repartir cet hôte indésirable. Trois autos se succédaient, la première lui servant d'avant-garde, la troisième d'arrière-garde, dans la seconde il se sentait protégé. Tout était fini pour moi, je n'exécuterai jamais mon plan, celui s'évanouirait au détour du chemin lorsque la dernière voiture disparaîtra. 
 
     Après cet épisode, la vie reprend son train-train journalier . Le soir ramène nos " fidèles visiteurs " , j'apprends quelques mots d'allemand, également à compter et en retour je deviens "professeur" et échangeons nos savoirs. Puis, dans le mesure du possible des conversations s'engageant sur les méfaits dus à cette guerre. 
 
     Lorsque nous évoquons l'incendie de Sommepy il y avait divergence entre nous, les Allemands n'aimaient guère que nous parlions de cette tragédie, le Commandant en particulier avait beaucoup de difficultés à admettre que cet incendie n'étaient pas dû seulement aux obus qui tombaient sur le pays, mais par une volonté bien déterminée, d'allumer volontairement celui-ci en divers points du village. Quoique très jeune, on me donne le 
 
     Droit d'intervenir et je soutiendrai que j'ai vu des soldats sur le toit de notre maison y mettre le feu (méthodiquement). Pensant que cet évènement ne plaidait pas en leur faveur, les Allemands essayaient d'en minimiser les effets. Cet officier essayeras de nous convaincre que Guillaume II est un empereur pacifique, ce à quoi répondra ma mère " est-ce d'un empereur pacifique ces paroles prononcées par votre Kaiser lors d' un discours quelques mois avant 19l4, TENIR la POUDRE SECHE et le SABRE AIGUISE" . 11 essaiera également de nous convaincre que, l'Angleterre est notre seule et véritable ennemie. 
 
     Après la discussion le Commandant sortit une photo de l'empereur prise sur le perron du château, heureux, il l'a fait passée de mains en mains, pour que nous puissions l'admirer et mieux comprendre ce qui allait se passer, je dois décrire le cercle que nous formions autour de la cuisinière dans laquelle brûlait un petit feu de bois; quelques soldats debout à 1 arrière, sur quelques chaises avaient pris place; mes parents, le Commandant et moi-même devisions sur Guillaume II. Je garde de celui-ci l'image d'un homme froid, guindé, la moustache noire en crocs , drapé dans un grand manteau gris. Des hourras lancés par la troupe alignée sur son passage, hourras suscités par sa présence et qui me faisaient si mal. Ceci doit faire comprendre dans quelle disposition d'esprit j'étais pour accueillir la dite photo qui m'arrivait. 
 
     Après tant d'années écoulées, je garde en moi ce souvenir comme si cela s'était passé hier. Je contemplais Guillaume cette fois, il était entre mes mains. Une fureur folle monta en moi, j'allais assouvir ma haine; debout, ouvrant brusquement la cuisinière je déchirais l'image de ce Guillaume, la jetais au feu et, outrage suprême, je crachais dessus. J'avais vengé une toute petite partie des atrocités que nous avions et allions vivre. 
 
     Un silence de mort succéda à mon geste fou. Ma mère, avec sang-froid éleva la voix me grondant très fort, en son for intérieur elle se demanda ce qui allait se passer. Les soldats restaient muets, attendant sans doute de leur supérieur une sanction devant ce geste sacrilège. Papa ne dit rien, j'ai toujours soupçonné qu'il était fier de sa fille. 
 
     Quelques secondes se passèrent qui parurent de longues minutes, enfin le Commandant revenant de sa stupeur se leva, le visage blême et sévère, sans me regarder il s'adressa à mes parents leur reprochant la mauvaise éducation qu'ils me donnaient où une grande place était faite à la haine. Puis il partit sans dire un mot de plus, très digne et je suis sur qu'il était très peiné, les soldats le suivirent. 
 
     Mais ce qu'il ne savait pas c'est que je n'étais plus une enfant, je venais de prendre une part active à la défense de tant d'oppression. Tout au fond de moi j'en étais, et j'en reste très fière. Cependant je n'étais pas méchante et je regrettais d'avoir fait de la peine à celui qui s'était montré si bon avec nous. Il n'y eu pas de représailles. Les rapports que nous avions avec nos "hôtes" ne s'en ressentirent pas. 
   
     Monsieur Narcisse GUYOT de Sommepy venu pour aider sa belle-fille, veuve, et dont j'ai déjà parlé au début de mon récit se trouve malade. Il était réduit à vivre dans une écurie, les Allemands occupant toute la maison. Sur une espèce de grabat, un lit est installé dans un coin. Ma mère alla lui rendre visite ayant appris ses ennuis de santé, et ne l'ayant pas vu comme d'habitude pour prendre son café elle le trouva bien mal, souffrant beaucoup du ventre. On chercha un médecin-major, hélas, ce pauvre monsieur atteint d'une appendicite aigu, se transforma vite en péritonite ne put attendre le secours espéré et il était trop tard lorsque l'on fut en mesure de lui porter quelque aide. Il se trouvait dans le dénuement le plus complet, sans drap, sans linge. Tenant à lui assurer un minimum de dignité, maman revenant à la maison put trouver du linge pour l'ensevelir décemment. 
 
     Monsieur Narcisse GUYOT, seul, sans famille fut malgré tout veillé par ses amis et c'est au cours de cette veillée funèbre que se passa un évènement étrange, terrible. Les personnes qui veillaient leur cher ami (mon père était du nombre) virent bouger les draps, intrigués ils se demandèrent si vraiment le défunt était bien mort!Il n'y avait pas de doute le drap bougeait, soulevant celui-ci, c'est avec horreur qu'ils virent un rat se sauver ayant déjà attaqué le ventre du décédé! 
 
     Je ne veux pas juger, mais rendre témoignage des conditions de vie dans lesquelles nous étions plongés. 
 
     Rien ne peut changer le déroulement des saisons; malgré le bouleversement que connaissait notre pauvre terre martyriser, le printemps est revenu. Le soleil paraissait insensible a toute cette désolation; sur cette terre piétinée, déchirée a pointé le vert de l'herbe, le jaune du pissenlit dans les près voisinant la rivière, très protégés par des marécages inaccessibles à l'armée. Sous la broussaille ont refleuri les primevères, dans les haies, sur les arbres torturés reparaissaient des bouquets de fleurs blanches et roses nous apportant un peu de poésie dans notre désespérance, signes de la lutte de la vie et de la mort. 
 
     Comment décrire ces contrastes dus à la démence des hommes. Après avoir vu démolir les granges transformées en écuries, voici que de nouveaux régiments arrivent et logent leurs chevaux dans ces bâtiments sans murs alors que nous reverrons se rebâtir d'autres en. . . fumier, fumier laissé par les équipages précédents. Les rats, habitants de ces nouveaux murs vont devenir alors des cibles de tir, distraction et protection des hommes de troupes. 
 
     Le printemps revenu, dans les jardins dépouillés, vont s'édifier des sortes de "guinguettes" en planches transformant le décor , agrémenté par des arbustes transplantés. Voisinant avec celles-ci nous sommes intrigués par des petites fosses délimitées à chaque bout par des X servant à supporter un tronc d'arbre. A quoi allait servir cet étrange assemblage? Nous fûmes vite renseignés lorsque nos yeux se posèrent sur un alignement de postérieurs comme à la parade! C'était tout simplement un lieu d'aisance destiné à la troupe! Chaque jour une corvée recouvrait de terre le dépôt que les hommes y avait laissé. La vie a de ces exigences. 
 
     Je laisse à penser le choc ressenti par la fillette (que j'étais en la circonstance) par ces impudeurs imposées par les évènements que nous vivions bien malgré nous. 
 
     Les batailles s'intensifiaient, les blessés étaient de plus en plus nombreux. Quelques obus passent toujours au-dessus de nous. Apeurés ou prudents, les Allemands s'aplatissent contre terre alors que nous restons debout. L'espoir de voir les nôtres briser les lignes et venir nous délivrer nous galvanise. Hélas, il faut encore et toujours renoncer à cet espoir. 
 
     A l'hôpital militaire le travail des femmes devient de plus en plus fréquent, j'accompagne maman, là aussi le printemps transfigure ce triste lieu; les arbres ont reverdi, des petits pavillons bâtis en rondins entourent les bâtiments de l'hôpital, protégés par des talus dans lesquels ils ont pris corps. Ils ont en "certain charme", fleuris de plantes prises dans les jardins, délimités par des barrières faites en bois de bouleau; implantés dans ce décor de verdure, ce lieu devient moins austère. 
 
     Malheureusement c'est un lieu de souffrances, des hommes blessés arrivent sans cesse, parmi eux des prisonniers français. Ma mère, brûlée par l'eau bouillante à une main très douloureuse, toutefois il lui faudra continuer son travail. C'est alors que du linge souillé envenimera sa blessure, elle souffre terriblement. Heureusement un major allemand a pitié d'elle et la soignera très bien. Rendons à César ce qui appartient à César. 
 
     Nous arrivons en juin, la vie devient de plus en plus difficile, malgré la compréhension de quelques soldats qui nous donnent un peu de nourriture, nous avons faim, surtout papa qui supporte mal ce régime. 
 
     Cependant, nous devons reconnaître qu'en échange des services rendus par maman ce peu d'alimentation nous permettra de subsister; de temps en temps elle obtiendra du café, celui-ci est enrobé de quelques grains de sucre cristallisé. Chaque jour elle fera du café qui sera partagé, avec quelques amis toujours en début d'après-midi. Deux personnes de Sommepy qui sont à Manre ainsi qu'un homme du village resté seul dans sa ferme (homme très fort qui flotte dans ses vêtements devenus bien trop larges), cet homme gardera une grande reconnaissance à maman. Cette pause-café sera fidèlement suivie et appréciée. 
 
 















 





     Tout au long de cette période, le soleil aidant, notre vie nous sembla moins triste, si ce n'est, toujours, cette faim nous tenaillant. 
 
     Bientôt nous allions être confrontés à d'autres jours pénibles, nous vivions bien plus en dehors, le bruit des combats qui se livraient très près de nous(3 kms à vol d'oiseau) nous agressait péniblement. Selon le déroulement des opérations, le sifflement des obus, la fusillade, notre isolement nous plongeaient dans l'angoisse. A tout ceci, la chaleur, le vent nous apportaient un surcroît d'horreur; l'épouvantable odeur des charniers, augmentait plus encore ce que nous ressentions, impuissants que nous étions à apaiser toutes ces souffrances. 
 
     Les mouvements de troupes devinrent plus fréquents et intenses. Vivants un jour avec l'un, un jour avec l'autre, nous nous demandions chaque jour avec qui allions nous vivre le lendemain. Nos "hôtes" se succédaient sans cesse et leur humeur n'était pas toujours très aimable. Je me souvient d'un certain jour où un groupe de soldats en ayant remplacé un autre, ces derniers se montèrent moins pacifiques. L'un, adjudant nommé Combourg, très arrogant et exigeant se montra très dur. Cette unité "exécuta" et dépeça un porc et nous espérions que nous en aurions un peu, car nous savions qu'ils laissaient de côté certains morceaux (tête et fressure). Tout ceci se passant sous nos yeux, maman prenant son courage à deux mains (que ne fallait-il pas faire!)demanda s'il serait possible d'en acquérir un petit morceau, ce qui lui fut refusé avec beaucoup de rudesse. Nous bousculant, ils nous firent rentrer à la maison. Rentrés, nous constations qu'après la découpe de la bête, tête, queue, entrailles furent enterrées dans le jardin. La nuit venue maman essaya de récupérer ces morceaux et nous permettre d'améliorer notre ordinaire. 
 
     Hélas, elle fut immédiatement découverte. Emporté par une grande colère, le dit adjudant frappa maman, la menaçant de son revolver. Papa, impuissant à la défendre , sans égard pour les larmes que je versais épouvantée de tant de violences, rongeait son frein. Ce sous-officier n'eut pas un geste humain envers nous. 
 
     La vie est étrange. Les événements imprévus. Bien des années après, alors, que je visitais le cimetière allemand de Souain mon regard se posa sur une tombe dont 13 croix portait le nom de ce sous-officier: Combourg. Etait-ce lui?, si oui, sans rancune, je déplorais sa fin. 
 
     Dans ces allées et venues de troupe, un homme en particulier allait nous poser quelques questions, un officier d'un certain âge, portant un uniforme différent de celui des Allemands passait tous les matins et se dirigeait vers les lignes du front c'est à dire vers Tahure. Il montait un cheval blanc, il avait encore fière allure, mais semblait accablé de tristesse. Curieuse, j'essayais de voir de plus près cet homme (pas comme les autres). Toujours accompagné de son ordonnance à quelques pas derrière lui, au petit trot de ce cheval blanc qui était très bien entretenu, il allait voir ce qui paraissait anormal dans le chaos dans lequel nous vivions. Son regard triste m'effleurait à peine et il passait laissant mon interrogation sans réponse. 
 
     Cet étranger habitait, avec sa suite composée d'officiers et d'un personnel réduit, une belle maison en bas du pays, propriété d'une nièce de ma mère. Cette spacieuse maison permettait à ce petit groupe de vivre très différemment du reste de nos occupants. Ils nous semblaient très indépendants de ceux-ci. On nous informa que c'était l'Empereur d'Autriche François-Joseph? Je ne puis le confirmer, toujours est-il que ce groupe différent des Allemands nous posa un problème dont nous ne connaîtrions jamais la solution. 
 
     La fillette que j'étais a gardé un souvenir très fidèle de cet homme semblant accablé par l'âge et la souffrance. Ce n'était probablement que simple coïncidence, je vous livre ce souvenir comme je l'ai vécu. 
 
     Il devient de plus en plus difficile d'accéder au bois Isaïe car nous décelons la préparation d'importants travaux. Des matériaux s'entassent, ainsi que du matériel de guerre dont des pièces d'artillerie. En fait, il s'agissait de la construction d'une plate-forme destinée à recevoir des pièces à très longue portée. Nous entendons de longs sifflements ne ressemblant pas à ceux dont nous étions habitués, la direction en était tout autre. Peut-être avons nous été témoins des premiers essais des fameux canons qui devaient bombarder Paris? 
 
     Nous savions que notre présence si près du front posait de nombreuses difficultés, en particulier à la Croix-Rouge qui dénonça avec insistance cette situation inacceptable! 
 
     Est-ce une conséquence de ces interventions? Toujours est-il que le 1er juin au petit matin des soldats arrivèrent nous intimant l'ordre de nous préparer à partir. Nous avions une heure pour le faire! Rendez-vous était fixé à la gare, pour quelle destination? Mystère ! 
 
     Une fois encore il nous faut tout quitter, les bagages sont vite fait puisque nous n'avions plus rien, un petit baluchon qui rassemble quelques hardes et nous nous habillons avec ce que nous avons, le tout est propre, c'est l'essentiel. 
 
     Après les adieux aux Allemands qui occupent 13 maisons, nous prenons le chemin de la gare avec les quelques habitants qui étaient restés jusqu'à ce jour. Qu'allait-on faire de nous? 
 
     Peu d'indications nous sont données, nous prenons un train et après avoir voyagé toute la journée, prenant diverses directions, ne sachant toujours rien, sans aucun ravitaillement, nous arrivons à Rimogne, petite ville des Ardennes . Après quelques heures de discussion, différents groupes se forment; mes parents et moi faisons partie de l'un d'eux qui est dirigé vers Renwez, chef-lieu de canton où nous arrivons après une journée harassante de fatigue. 
 
A RENVEZ 
 
     Nous sommes répartis par famille, quelques-unes unes dans des maisons réquisitionnées, dont les habitants ont fui, d'autres chez l'habitant. Dans ce coin des Ardennes, près de la frontière, la population n'a pas eu le temps de réagir, prise de vitesse par l'avance des Allemands passant par la Belgique, pays neutre. C'est chez une dame seule que nous sommes logés. 
 
     Veuve d'un boulanger, elle vivait dans une grande maison, déjà âgée elle nous reçut très gentiment. Elle mit à notre disposition une belle chambre et un petit coin nous permettant de faire notre toilette. J'avoue que ce qui fut le plus extraordinaire fut ce petit morceau de savon parfumé mis à notre intention. Pouvoir se savonner et se laver, Enfin! Puis elle nous offre de prendre nos repas en commun malheureusement nous sommes toujours avec les Allemands, en zone occupée, sans occasion d'achats, privés d'une multitude de choses. 
 
     Cependant, cette situation est infiniment appréciable après l'enfer dans lequel nous venions de vivre, au milieu de la troupe allemande, si près du champ de bataille. Nous sommes au calme hors du danger, n'entendant plus le bruit obsédant des obus qui tombent, des mitrailleuses qui crépitent, de l'odeur pestilentielle des charniers. C'est à peine si nous osions croire à notre bonheur! VIVRE!!! 
 
     Pourtant tout n'était pas parfait dans cette bourgade. Monsieur VASSAL, aidé par quelques jeunes gens assumait toutes les tâches administratives de la commune, bien sûr sous la férule des Allemands dont la Kommandantur était à Rimogne. Ils étaient responsables de l'ordre, et de l'exécution des exigences imposées par la troupe, réquisitions, perquisitions, prélèvements divers de tout ce qui pouvait être ramassé, mais les premiers mois d'occupation avaient déjà écumé les réserves. Il ne restait pas grand chose. Les Allemands; peu nombreux dans cette zone éloignée du front n'avaient guère de loisirs pour nous ennuyer, sauf quelques patrouilles qui passaient de temps en temps, nous étions tranquilles. 
 
     La vie n'était pas très active, ce gros village était un peu mort. N'étant pas ravitaillées depuis de longs mois, les boutiques avaient vite épuisé leurs stocks. Quant à l'alimentation, il ne fallait pas en parler de temps en temps une bête abattue permettait une petite distribution de viande. Le groupe qui administrait la commune le fit du mieux qu'il put dans des conditions vraiment difficiles. La boulangère est seule, son mari étant mobilisé, elle est aidée par un homme et peut distribuer du pain. Je ne puis préciser d'où venait la farine, mais c'est à cette époque que nous avons connu nos premiers tickets de pain, 250 gr. par personne, d'un pain très gris et lourd, de ce fait le morceau était bien petit, mais nous en avions régulièrement chaque jour. Madame GAUTHIER nous indiqua un moyen d'acquérir quelques pommes de terre, un agriculteur en possédait une réserve et celle-ci nous permettra de manger. Sauf un peu de sel, notre alimentation ne sera accompagnée d'aucune matière grasse, purée à l'eau,, pommes de terre à l'eau, pommes de terre en robe des champs, le menu ne changeait guère! 
 
     Notre vie devenait de plus en plus commune avec notre hôtesse, nous prenions nos repas ensemble, partageant le peu que nous avions, très peu de choses. Quand une voisine nous donnait une salade nous n'avions rien pour l'assaisonner. La frontière belge étant très proche, quelques contrebandiers réussissaient à passer et rapportaient quelques denrées, car à l'époque la Belgique était mieux ravitaillée que nos villages envahis. Pour mes parents les produits de la contrebande étaient inaccessibles, 5 frs un litre d'huile en 1915 était un luxe que nous ne pouvions nous permettre. 
 
     Mon père fut réquisitionné avec les hommes du pays pour garder les vaches que les Allemands avaient prises dans d'autres communes, les groupant dans les prairies. Cela dura quelques semaines pendant lesquelles il leur fut alloué quelques francs par jour, 2, 50 par jour! cela allégea malgré tout nos difficultés financières. Puis, en fraude, discrètement, les hommes qui gardaient les vaches purent, de temps en temps, prélever un peu de lait qui était le bienvenu à la maison. 
 
     Cette période dura peu car l'armée allemande faisait de sérieuses ponctions dans ce cheptel pour l'alimentation des troupes. Dans ces nouvelles conditions, nous nous habituions tant bien que mal à ce mode de vie. Tout d'abord je pus aller en classe, une institutrice restée à Renwez reprenant l'école. Elle avait un effectif important, mais elle organisa son travail d'une façon très rationnelle, les grandes devenant monitrices des plus petites. C'était très excitant, bien sûr, pour les meilleures élèves qui avaient cet insigne honneur. 
 
     La période que j'avais passée à Manre ne n'ayant pas permis de suivre les cours, j'avais une année scolaire en retard, comme j'étais une élève moyenne, mon niveau se situait également très moyen. Cependant j'allais faire quelques progrès et c'est ainsi que la maîtresse me donna de temps en temps la responsabilité de m'occuper des petits. Puis je fis des camarades, ma vie devint plus normale, si ce n'était toujours cette faim qui, sans cesse, nous tourmentait. 
 
     Pour mieux faire comprendre ce lancinant tourment, je vous relate un épisode qui m'est arrivé peu de temps après notre installation à Renwez. Monsieur LACATTE, habitant de Manre, faisant partie de notre groupe nous nous retrouvions pour découvrir le pays au cours de promenades à travers la campagne très différente de la nôtre. Dans un verger, composé en grande partie de pommiers, nous constatons que les fruits commencent à se développer (nous sommes vers la fin juin), ils sont gros comme des noix, et nous allons devenir voleurs pour assouvir notre faim. Ce pauvre homme, élément de notre"groupe café" était très déprimé, ses vêtements sont de plus en plus larges!!! 
 
 

















 
Renvez 
 
     Inutile de souligner que nous ne trouvions rien au point de vue vestimentaire, pas plus pour les chaussures, c'est ainsi que nous sommes heureux de découvrir un bazar qui liquide un stock de grosses ficelles. Elles vont nous servir à confectionner des semelles de chaussons, faits dans des restes de vieux vêtements donnés par les habitants du bourg. A nouveau nous sommes favorisés notre propriétaire trouve des habits qui conviennent à papa, même une belle veste noire qui lui servira pour "s'endimancher"! pour moi elle trouvera des vêtements de sa petite fille, morte à 18 ans, elle gardait ses vêtements comme des reliques, ils seront remis à ma taille et me conviendront parfaitement. Une grande pelisse à capuchon ornée de franges fera mes délices du dimanche. Chère madame GAUTHIER, que ne fit-elle pas pour nous! Très jeune, c'est là que j'ai vraiment appris le vrai partage. Cette femme extraordinaire, chrétienne mettant sa foi en pratique, conviait à déjeuner chaque jeudi, une femme qui vivait de la charité publique, mais par ces temps de crise, la pauvre était réduite à la misère. C'est pourquoi je me souviens très bien de ce partage de chaque jeudi. Chacun de nous renonçant au petit peu que nous avions pour encore plus déshéritée que nous. Pauvre papa, qu'il avait de mérite à partager! Pour la marche de la maison, nous faisions ce qu'il nous était possible pour alléger le travail, maman se chargeant du ménage, de l'entretien du linge, de la cuisine, papa de son c8té alimentait en bois le chauffage. Nous nous organisions de mieux en mieux. 
 
Mme GAUTHIER m'introduisit dans un groupe de dames qui se réunissaient régulièrement il était constitué de la bourgeoisie du lieu, femmes de notaire, d'industriels, etc. . . Je n'avais pas l'habitude de côtoyer cette classe de la société, j'étais très gênée de ma trouver dans un salon aussi beau, ces dames me mettant gentiment à l'aise afin que je puis se leur raconter tout ce que nous avions passé depuis le début de la tourmente. Intéressées par mes récits et restant très compréhensibles elles parvinrent à compléter ma garde-robe; chacune utilisant quelques restes de laine elles réussirent à me tricoter béret et écharpe. Tout ceci paracheva mon habillement qui fera de moi une petite fille à peu près présentable. La pelisse noire, le béret beige garni de marron heurtaient bien un peu le désir d'élégance bien compréhensible chez les filles! A partir de ce jour, chaque dimanche, nous pouvions suivre les offices vêtus décemment et mon père put réaliser la promesse faite à la Sainte-Vierge lors de la journée terrible de la bataille de Sommepy; assister tous les dimanches à la messe. Quelle joie de pouvoir vivre librement et comme tout le monde. J'aime à évoquer ces dimanches calmes, prier à la messe dominicale. A la sortie, j'accompagnais Mme GAUTHIER au cimetière où elle aimait se recueillir sur la tombe des siens; maman rentrant à la maison préparait la table où le repas ne serait pas plus copieux que les jours de semaine. 
 
Les jours, les semaines passent très vite. A peine ai-je repris le chemin de l'école que nous sommes déjà en vacances. Cinq semaines de scolarité dans ces conditions, c'est peu. Ces vacances je les passerai près de maman et de Mme GAUTHIER, nous ferons souvent des promenades dans la campagne, dans les vergers où les fruits mûrissent, et il nous sera possible d'en acquérir un peu. Un après midi où nous étions aux Mazures, petit hameau entre Renwez et Montcornet, des agriculteurs du lieu nous invitèrent à entrer prendre le café, café qu'ils pouvaient se procurer en contrebande venant de Belgique. . Une fillette de mon âge me demanda de la suivre au verger pour jouer et sa maman nous donna la permission de manger des prunes, ces arbres en étant chargés. Je vous laisse à penser ma joie. . ., j'usais et j'abusais de la permission, si bien que lorsque nous sommes rentrées à la maison, j'avais l'estomac bien rempli. Mais, car il y a un mais, ces personnes généreuses et heureuses de faire plaisir a des émigrés, avaient préparé un bon goûter, un bol de café au lait et une tartine de beurre, devant mon bol et ma tartine, je ne pus rien avaler, repue que j'étais de fruits. Je n'ai jamais autant regretté ce bol de café et cette tartine de beurre. Le dernier goûter était bien loin dans mon souvenir. 
 
     Puis septembre arriva, j'en goûtais tout le charme, l'été va céder la place aux douceurs de l'automne. Le soleil est moins chaud, la nature alanguie se prépare au repos qu'apporte octobre et s'achemine vers les mauvais jours de l'hiver. Les pommes mûrissent, on nous demande d'aider à la cueillette, nous acceptons car cela va nous permettre de les mieux apprécier qu'en juin où nous les mangions a peine nouées. Ce travail nous permet également de faire une petite provision pour rapporter à la maison et améliorer l'ordinaire. La récolte des pommes de terre est plus difficile, l'occupant surveillant les réquisitions, ce qui n'empêche un certain "prélèvement'! de nuit. 
 
     Mais la guerre continue, je me rappelle également de cette fin septembre ou, quoique éloignés du front, nous entendions un roulement continu et incessant de canon, que se passe-t-il? Sans autres informations que par la "Gazette des Ardennes" (journal que les Allemands font imprimer à Charleville) où sont commentés les seuls exploits de l'Armée allemande et les listes de soldats français tués au cours des batailles. Cette feuille de propagande allemande ne nous apprendra jamais rien, mais la certitude tenace de voir repousser les hordes envahissantes nous habite et rien ne pourra atténuer cet espoir. A nouveau nous sommes angoissés, que signifie ce bruit inhabituel, s'amplifiant, puis s'atténuant jusqu'à disparaître. Nous apprendrons bien plus tard qu'il devait s'agir des combats de la bataille de Champagne de septembre 19l5. Nos soldats avaient même atteint la gare de Sommepy, mais hélas des circonstances néfastes ne permirent pas d'obtenir les résultats escomptés. Malgré de très lourdes pertes, nous en étions presque revenus à notre point de départ. 
 
     Dans cette situation sans issue le pays continue de s'engourdir. Les usines, les ardoisières, les brosseries sont fermées, et l'inaction générale imposée par la domination allemande crée une grisaille difficile à supporter et à vivre. La pharmacie sans médicaments, les épiceries sans marchandises, les cafés sans clients donnent au village l'aspect endormi du château de la "Belle au Bois dormant", quelle baguette magique viendra réveiller et rendre vie et activité à cette cité ardennaise? Les vacances s'achèvent. Notre bienfaitrice continue son oeuvre auprès de celle qu'elle a pris en charge(l'hôte du jeudi). Cette pauvre femme supporte mal le régime trop sévère qui nous est imposé. C'est au cours de ces visites que j'ai fait connaissance avec la misère. La pauvre créature habite une seule pièce et se trouve dans le plus grand dénuement, sans famille, malade, sans ressources, elle est seule pour affronter toutes ces difficultés, et cela dans la solitude rendant ce temps encore plus dur. Une nouvelle fois, je serai le témoin de la charité de cette femme admirable qui m'initie à son action et me permit de la partager. Remettre un peu d'ordre dans cette chambre, aider à refaire cette couche misérable, Mme GAUTHIER soignera sa vieille amie dans la mesure de ses possibilités et sera le soutien de ses derniers jours, adoucissant ainsi le difficile passage de la vie à la mort. Espérons que la Vie éternelle sera la récompense de sa vie de misère. 
 
     La rentrée scolaire 1915/16 est arrivée et pendant trois mois je serais une écolière essayant de faire quelques progrès. L'hiver est revenu, accentuant les difficultés de tous ordres. Cette vie, sans liens que les contacts entre les personnes du pays, sans aucune nouvelle de l'extérieur est insoutenable, c'est une vie au ralenti. Quoique différents, chacun à ses soucis, les familles de soldats mobilisés sont sans nouvelles, les familles éparpillées par 1a guerre, sans aucun moyen de communication, tous se morfondent. 
 
     Les émigrés que nous sommes partagent cette même angoisse. Le temps semble s'être arrêté. Toujours revient cette même interrogation: où en est la guerre? sera-t-elle bientôt finie? seront nous bientôt délivrés? Habitués au travail depuis toujours, mes parents souffrent de leur inactivité, imposée d'une part par un hiver dur, d'autre part par les contraintes de la présence allemande. 
 
     Mon père ne sait que faire, quelques promenades dans les bois, du ramassage de bois mort qu'il ramènera avec une brouette pour notre feu ne suffiront pas à l'occuper. Il s'affaiblit, il maigrit, le moral est bien bas. Ma mère aussi subit l'inaction, inhabituelle chez elle, bien que les travaux ménagers et 1a tenue de la maison, la cuisine l'occupent un , certain temps, mais insuffisamment. Heureusement Qu'avec notre hôtesse nous avons reconstitué une petite famille, faisant bloc contre l'adversité. 
 
     L'absence d'informations devient un véritable cauchemar. Nous voudrions avoir des nouvelles, en particulier de deux fillettes, jumelles, que maman a élevées, qui lui sont chères, qui vivaient tout près de nous. Que sont-elles devenues? Nous ne pouvons considéré la "Gazette des Ardennes" comme source d'informations. Le but a atteindre est de nous décourager par de fausse nouvelles, les batailles perdues, la vie pénible vécue par les Français, il n'y a plus de pain, plus de charbon, ils ont faim, plus rien. 
 
     Les listes annonçant la mort des soldats ajoute à notre peine, c'est ainsi que nous apprendrons le décès d'un jeune sous-lieutenant, fiancé à une de mes cousines. Je partage la vie des fillettes de mon âge, un peu plus privilégiées puisqu'elles sont chez elles. Ces petites amies étaient gentilles avec moi. Je rappelle que nous sommes plusieurs familles de Manre recueillies à Renwez. Parmi ces familles, l'une d'elles, composée des grands-parents, de leur fille, jeune maman d'un bébé dont le papa est mobilisé, se trouve être notre voisine de Manre et le reste à Renwez. Je les visite assez souvent, je me suis attachée à ce bébé, ils ne sont pas plus heureux que nous, heureusement ils sont, comme nous, reçus et hébergés par de bonnes personnes, très compréhensibles. Ce bébé, manquant du nécessaire n'est pas gâté, sa mère n'ayant aucune nouvelle du papa est bien triste. 
 
     Pourtant dans cette grisaille, il est arrivé un épisode amusant que je vais vous raconter: au cours d'une visite plus prolongée que d'habitude, la nuit commençait à tomber lorsque je les quittais, la jeune femme et son enfant m'accompagnaient vers la sortie en traversant une petite cour. Un seau d'eau était au milieu de cette cour, c'était un soir de pleine lune, cette dernière se reflétait dans l'eau du seau. L'enfant voyant l'image de la lune voulut l'attraper mais malgré ses efforts il ne put la saisir et entra dans une grande colère me demandant de l'aider à prendre ce "gros ballon". Je revois le désespoir de la maman; même s'il ne s'agissait que d'une image, elle ne pouvait satisfaire ce désir d'enfant! 
 
     Décembre arriva sans apporter d'amélioration notoire à notre vie. Les denrées se font de plus en plus rares, plus de bougies, il y a longtemps que le pétrole est introuvable; avec des boites métalliques, des ingénieux fabriquent des lampes à acétylène (toujours la contrebande) ! Cette fabrication artisanale n'est pas sans danger ni inconvénients, il y a bien quelques accidents, mais sans grands risques. 
 
     La fameuse "Gazette des Ardennes" continue sa campagne de dénigrement, alors que nous espérons de "bonnes nouvelles", mais nous sommes toujours matraqués par la propagande allemande. C'est alors que certains renseignements, encore très vagues, nous parlent d'accords internationaux, de rapatriements susceptibles de devenir possibles. Notre "Presse très spéciale" nous informe que la vie est vraiment impossible en France libre, la famine décime le peuple, et charitablement on nous renseigne sur ces conditions insupportables et dramatiques qui ne laissent plus place "qu'à des squelettes et des fous"! Assurément nous en déduisons que les Allemands, par une pression continue, nous incitent à rester là où nous sommes. 
 
     Que croire de tout ce ramassis de nouvelles extravagantes? 
 
     Bien des personnes qui aimeraient quitter cette zone occupée pour revivre au milieu des leurs, dans notre Pays, vont se poser toutes ces questions. Après bien des hésitations et des discussions mes parents décident de partir si la possibilité nous en est donnée. Je garde la souvenir précis d'une exclamation de mon père disant: "mourir pour mourir, autant mourir avec des Français qu'avec des Boches"! Les jours passent et provoquent de nombreux échanges puis arrivent des informations plus précises sous forme d'une annonce du tambour de ville, les responsables communaux incitent les personnes désirant se faire rapatrier à s'inscrire à la Mairie. Cela devient plus sérieux et, sans plus de réflexion, mon père nous inscrit dans les premiers partants. Enfin un petit coin de soleil dans notre vie monotone. Nous retrouvons un mot oublié: ESPOIR ! 
 
     Après nos inscriptions les ordres nous seront donnés car nous restons dépendants des Allemands jusqu'à la frontière suisse. Il est défendu de passer de l'argent; des adresses ou tout autre chose que les effets personnels. C'est ce qui explique la réticence de certaines personnes hésitant à partir sans rien emporter, ce n'est pas notre cas, dans ce genre de sport, nous avons de l'entraînement! 
 
     Pourtant nous avons un problème; depuis notre départ de Sommepy nous avions conservé jalousement un gros porte-monnaie contenant quelques pièces d'or. Comment allions nous passer ce trésor, car il n'était pas question de le laisser. C'est alors que ma mère trouva la solution. Le cordonnier, ami, creusa les talons de ses chaussures, y enferma notre fortune et réajusta la plaque de cuir, la discrétion est une bien belle qualité! Puis un certain nombre de personnes sachant que nous partions demandèrent à mes parents de bien vouloir correspondre, dès notre arrivée, avec des membres de leur famille afin de leur donner des nouvelles. Rapidement, il y eut une longue liste d'adresses, le problème restait de pouvoir les passer. Nous avions devant nous quelques jours avant le fameux départ. J'oubliais de vous dire que nous étions au début de 1916 et que nous partirions le 5 janvier. Ma mère, femme pratique et de bon sens, ingénieuse, le tout complété de beaucoup de bonté, chercha une solution au passage de ces adresses qui, si nous avions la chance, apporteraient un peu de joie ? à tant de familles amies. J'avoue que nous n'avions pas une confiance illimité dans la réussite de l' expédition que nous allions entreprendre. N'allions nous pas, une fois de plus, être abuses et nous retrouver dans une situation encore plus difficile. 
 
     Une nouvelle fois, l 'ingéniosité de ma mère trouva la solution: reproduire la liste des adresses en sa possession sur un morceau de linge blanc au moyen d'un crayon-encre qu'elle avait pu se, procurer. Lorsque celle-ci fut prête maman décousit la doublure de sa jupe, y introduisit la liste et, enfin recousu la doublure. Ce linge, très fin, n'alourdissait pas le vêtement, et 11 ne restait plus que le plus délicat, passer le document. Ce travail se fit dans le plus grand secret, car une indiscrétion pouvait faire basculer le projet et amener des représailles, heureusement, tous furent muets, en particulier le cordonnier qui tin sa promesse ; rester silencieux. Nous approchions du grand départ. La perspective de notre séparation désolait notre chère amie, de notre côté nous avions beaucoup de peine à la quitter. Elle m'offrit un petit coffret de laque dans lequel elle avait chiffonné un morceau de satin blanc y plaçant un joli flacon de fine porcelaine décoré de violettes et un bénitier de voyage en vieil argent orné de fleurs de lys et du Sacré-Coeur. J'ai toujours conservé tout au long de ma vie ce précieux souvenir, qui me rappelle la femme exquise qui savait faire rayonner sa foi et sa bonté. Je lui garde au fond du cœur une reconnaissance infinie. Par ailleurs, ma maîtresse me donna une série d'images destinées à récompenser les élèves, sur chacune d'elles, elle avait fait un, petit point très discret sur les lettres qui, rassemblées, reconstituaient un nom et une adresse. 
 
     Après avoir pris congé de tous ceux qui nous entouraient, de ma maîtresse et de mes petites amies, vint le jour tant attendu. Mr LACATTE, évacué de Manre nous accompagnait, nous partîmes le 5 janvier l916 au matin pour Rimogne où furent rassemblées les personnes de différentes localités ayant exprimé leur désir de rentrer en France non occupée. Après de longs moments passés dans de nombreux et différents contrôles nous sommes libres vers 8 heures du soir. Puis "embarquement dans un train stationné en gare de Rimogne d'où nous ne partirons que le lendemain 6 janvier vers 9 heures du matin. Nous étions huit personnes par compartiment aux banquettes de bois sans couloir permettant la communication de l'un à l'autre. Je précise que nous étions le 6 janvier dans un train qui n'était pas chauffé et sans possibilité de bouger. Il faisait très froid, n'ayant comme provision de bouche que le peu que nous avions emporter. 
 
     Avec joie et soulagement nous sentons le train s'ébranler et partir. C'est toute une expédition, nous roulons en empruntant des chemins indirects en passant par Metz. Retour vers la France Au soir de ce jour nous nous préparons à passer une seconde nuit, n'ayant rien à manger, ni à boire, nous partageons le très peu qui nous reste, si nous n'avions au cœur l'espoir de bientôt "ne plus les voir'! (les Allemands), nous serions découragés. Une personne prévoyante avait un peu de café et une petite casserole n'avait pas oublié la bougie qui servirait à chauffer ce café. Vous ne sauriez croire le temps qu'il faut pour arriver à tiédir ce breuvage par ce moyen rudimentaire! Toutefois, qu'il était bon ce "petit jus", le froid nous le faisait doublement apprécier. Puis les longues heures écoulées dans l'immobilité devinrent de plus en plus pénibles, n'étant pas de purs esprits des besoins bien naturels se firent sentir, et nous ne savions pas comment les satisfaire. L'esprit inventif et pratique de nos compagnons de route trouva une solution à notre problème. Une boite de conserve vidée au cours du voyage devait servir de réceptacle que nous utiliserons à tour de rôle, la vitre baissée de la portière servant à la vider. 
 
     Après tant d'années j'évoque toutes ces péripéties avec une certaine émotion. Cette nuit fut bien pénible, blottie entre mon père et ma mère j'avais faim; froid, mais je ne pus dormir. Enfin l'aube vint, nous arrivions à la frontière avant d'entrer en Suisse. Nous sommes descendus du train heureux de pouvoir nous dégourdir les jambes et de marcher sur le quai. Puis les groupes se reformèrent et chacun passa à la fouille ! Papa passa très vite ainsi que moi; il n'en fut pas de même pour maman qui emmenée par une femme-douanier passa un long moment dans une salle spéciale. Mon père était très inquiet, allait-on découvrir quelque chose? Enfin elle réapparut, radieuse, "elle les avait eues, malgré un total déshabillage, rien n'avait été découvert. 
 
     Un train spécial nous attendait, les diverses formalités remplies nous passions la frontière pour la Suisse. Nous poussions des cris de joie en partant. Enfin libérés de cette emprise et de l'oppression allemande. "NOUS ETIONS LIBRES!" 
 
     Le train Suisse confortable et . . . chauffé nous avons l'impression d'être traités comme des êtres civilisés. Les Suisses nous accompagnant étaient très aimables et nous témoignaient beaucoup de sympathie. Le train, suivait une voie encaissée par de grands talus. Le soleil nous accueillait, la matinée de ce 7 janvier s'annonçait bien, nous étions éblouis par le spectacle qui se déroulait sous nos yeux et quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous aperçûmes, sur 1a crête d'un talus, une rangée d'enfants brandissant chacun un petit drapeau français, nous témoignant ainsi leur amitié et la bienvenue chez eux. Nous répondîmes en agitant mouchoirs ou tout simplement les mains. Comment décrire notre émotion. Je vous laisse à deviner nos yeux qui se mouillèrent tant nous étions sensibles à cette marque profonde de sympathie. 
 
     Le trajet nous parut court, déjà nous arrivions à Genève. Dans une grande salle la Croix-Rouge nous attend, nous sommes émerveillés par les grandes tables tout habillées de blanc sur lesquelles s'alignent des bols; dans chacun d'eux se trouve un petit pain doré. Des Dames de la Croix-Rouge nous placent autour de la table et nous servent un café au lait bien chaud. C'est alors que se passe un spectacle émouvant, ce cher Mr LACATTE, notre compagnon de misère s'agenouille devant ce pain, joignant les mains, il pleure et prie. Beaucoup s'associeront à cette prière avant de déguster le pain de l'amitié. Cet accueil chaleureux, après tout ce que nous avions subi comme brimades pendant 16 mois nous fait chaud au cœur. 
 
     Puis on nous offrit à chacun un paquet de vêtements. Le nôtre contenait, entre autres choses, une splendide redingote gris foncé finement rayée de blanc; dans une poche intérieure était glissée une carte de visite ainsi libellée: Vicomte de. . . Stupéfaction de mes parents, papa en redingote! peut-être en avait-il porté une le jour de son mariage, et encore! Comme quoi les meilleures intentions du monde n'atteignent pas toujours leur but, pour comble, mes chers parents ne connaissaient pas les règles des mondanités pour un geste aussi bienveillant, aussi le Vicomte ne reçut jamais de remerciements. Peut-être a-t-il cru à de l'ingratitude, cependant; le temps passé n'a jamais atténué les sentiments de gratitude que nous gardons aux amis suisses. Nous continuons notre voyage et sommes dirigés sur Annemasse, nous y arrivons le soir, cette fois nous sommes en France. Oui nous sommes en France: 
 
     Des organismes d'accueil nous y attendent (la Croix-Rouge internationale je crois), s'occupent de nous. Nous sommes informés que chaque famille peut s'adresser à un service spécial où nous sommes susceptibles de trouver des renseignements concernant nos propres familles (adresses, lieux de replis, nouvelles des uns et des autres) car nous en étions sevrés depuis l'occupation allemande de 1914. Mes parents fixèrent leur choix sur Sainpuits, petite bourgade de l'Yonne où la famille VARENNE nous invitait à les rejoindre. Par ailleurs, la sœur de ma mère résidant à Ouanne, village pas trop éloigné de Sainpuits offrait la perspective de retrouvailles familiales. 
 
     Je précise que la famille VARENNE était celle ou maman avait élevé des jumelles auxquelles elle était restée très attachée, leur maman ayant failli perdre la vie en les mettant au monde, restant très fragile elle avait dû se faire seconder. Nous avions vécu trois années au sein de cette famille, ce qui explique l'attachement de maman à ces petites dont la sœur aînée était ma plus chère amie. Ce choix fait, nous avions encore pas mal de péripéties à vivre. Nous sommes désignés pour passer un certain temps dans un hôtel confortable où nous arrivons dans la soirée. Nous y sommes gentiment reçus et dînons très correctement. Très fatigués par ces deux jours de voyage nous sommes heureux de nous reposer. Exténuée, je passe une excellente nuit dans un lit confortable. 
 
     Le lendemain matin après un bon petit déjeuner nous sommes informés que nous devons partir pour le Puy de Dôme, point d'arrivée Clermont Ferrand. Dans cette ville doit se faire une première sélection; le service désigné pour ce travail est sans doute dépassé par notre nombre car nous y sommes mal reçus. Une caserne désaffectée nous servira d'abri, dans de grandes salles qui étaient certainement des chambrées, de la paille était disposée tout au long des murs, déjà utilisée par d'autres; c'est sur celle-ci que nous devrons coucher. Nous sommes déçus et surpris que des Français fassent si peu d'efforts pour nous accueillir. Il est vrai que la guerre est pour eux bien éloignée, si ce n'est par les mobilisés ayant quitté leur famille, comment sauraient-ils que tant de souffrances puissent exister. 
 
     Nous passerons deux jours dans cette ville si peu accueillante pour nous, vraiment les services administratifs responsables n'ont fait que le minimum. Nous passons ces journées à visiter la ville et le soir nous regagnons notre "hôtel bien particulier". Je répugne à coucher sur cette paille salie, mais nos possibilités pécuniaires ne nous permettent pas d'améliorer nos nuits. Un peu de nourriture nous est distribuée sous forme de rata. Nous vivons en promiscuité avec une diversité de personnes. Le soir il est difficile de s'endormir, on bavarde, on forme de petits groupes, un peu mélancolique, et c'est ainsi qu'une chanteuse de café-concert nous distraira ayant senti cette atmosphère assez lourde. Elle chantera des chansons de ce temps, je me souviens de sa présence, un peu inusitée parmi nous, cependant, à cause d'elle, le temps nous semblera moins long. Celle qui nous semblait un peu "en marge" saura par son dynamisme et sa gaieté éloigner notre anxiété. 
 
     Et, une fois de plus, nous devons partir! 
 
A Ambert, à Saint-Amand Roche-Savine: 
 
     C'est à Ambert que nous sommes reçus par des Religieuses dans une maison de personnes âgées. Réception simple mais chaleureuse. Que c'est bon d'être en France et de se sentir en sécurité. Lorsque nous demanderons quand finira ce périple, il nous sera répondu que les formalités permettant de retrouver nos familles prennent beaucoup de temps. Nous devrons attendre quelques jours encore dans un village proche d'Ambert: Saint Amant Roche Savine que l'on nous remette les papiers qui nous seront nécessaires pour partir vers l'Yonne et percevoir l'allocation de réfugiés à laquelle nous avons droit. 
 
 



















Saint-Amand Roche-Savine
 
 
     Notre groupe reste inchangé, Mr LACATTE est toujours avec nous. Nous arrivons dans ce gros bourg au soir d'un hiver glacial, nous sommes orientés vers un hôtel-restaurant non moins glacial, l'HOTEL SOULIER POINTU! Ce prélude vous fait augurer du standing de ce Palace! Nous entrons dans une grande salle sombre où deux ou trois clients consomment. Ils sont intrigués par ces nouveaux venus pas comme les autres, il est vrai que nous n'avions certainement pas fière allure. L'hôtesse nous reçoit sans enthousiasme. Nous sommes conviés à dîner dans un coin de la salle, où une soupe nous est servie, elle a tout de même un mérite, elle est chaude. Notre repas est frugal. Un peu de chaleur humaine nous auraient mieux disposés à son égard et aidés à mieux accepter notre situation. Ceci confirme ce qui précède pour Clermont, les habitants de cette province, éloignée des hostilités ne perçoivent pas très bien les difficultés que vivent des Français moins bien partagés qu'eux. 
 
     Suite à cet accueil plutôt froid, nous sommes dirigés vers nos chambres. Un escalier dessert un réduit qui sert de grenier à foin; c'est cette chambre qui est réservée à Mr LACATTE et à ses amis. Nous sommes privilégiés, nous disposons d'une chambre assez spacieuse, très simple, un lit de coin, une chaise, une chaise longue et étroite surélevée par quatre montants cloués qui serviront de pieds. Avec de la paille et une couverture cela me servira de lit. C'est plutôt rudimentaire comme ameublement. Ah, j'oubliais qu'un seau "non hygiénique" était placé au milieu de la chambre. Celui-ci devait nous servir en cas de besoin, l'hôtel étant dépourvu du plus strict confort. 
 
     Il faisait froid en ce lieu et, blottie dans ma paille et ma couverture je n'arrivais pas à trouver le sommeil, je bougeais sans cesse, je me tournais et me retournais, enfin, au milieu de la nuit un pied de ma couche se décloua et manquant de stabilité mon "lit" vint s'échouer au milieu de la pièce heurtant le fameux seau; je passe sous silence les conséquences de ce télescopage. Mes parents vinrent à mon secours, consolidant ma couche et me recouvrant du mieux qu'ils purent. Nous avions hâte que le jour arrive, et c'est avec un certain soulagement que nous quittons la chambre pour gagner la salle du café. 
 
     Nous y retrouvons nos amis, leur nuit n'avait pas été meilleure que la nôtre, et lorsque la maîtresse de maison arrive pour nous souhaiter le bonjour, mes parents se plaignent de l'hospitalité qui nous est réservée. Le patron explique que la municipalité lui a imposé notre présence et qu'il n'est pas en mesure de faire mieux. Nous nous rendons compte qu'ils n'ont pas l'habitude de recevoir cette clientèle mais, à partir de ce jour, ils feront ce qu'ils pourront pour améliorer nos conditions de vie le temps que nous passerons chez eux. On renforce les pieds de ma couche et j'aie droit à une couverture supplémentaire! Nos amis changent également d'endroit et disposeront d'un surcroît de paille et de couvertures. Nous allons donc vivre une dizaine de jours plus acceptables, en nous conformant à leur façon de vivre qui nous surprend, mais c'est ainsi que l'on fait des études de mœurs! Le petit déjeuner se compose de café au lait et de pain, le midi potée de légumes avec un peu de lard, le soir le menu est sensiblement le même. Si les nuits sont froides, le soleil se montre dans la journée; comme à la montagne il fait bon se promener quand le soleil brille. 
 
     Nous découvrons la campagne de ce coin d'Auvergne. D'importantes forêts de sapins d'un très beau vert, très hauts, très droits sont comme d'immenses flammes allant à la rencontre des nuages. Pour nous, Champenois, que nos sapins semblent petits à coté de ceux-ci! Les chemins que nous suivons dans la nature sont rocailleux et serpentent le long de grandes roches, nous marchons sur des cailloux qui brillent, nous apprendrons qu'ils contiennent du mica. Cette terre tourmentée par la nature a un charme bien particulier en même temps une certaine rudesse s'en dégage, de calme et de paix. De temps à autre, nous rencontrons une maison esseulée dans cette nature; les habitants qui vivent isolés sont heureux de faire connaissance, ils sont contents d'avoir des nouvelles de ce qui se passe loin d'eux. Si la guerre ne bouleverse pas leur vie, il y a ceux de leur famille qui sont partis. 
 
     Dans l'une de ces fermes, une jeune femme nous fait entrer, elle vient de perdre son mari, tué au front, et elle marque beaucoup d'intérêt à l'écoute de ce qui se passe dans les pays envahis. Lorsque nous nous quittons, je me souviens de cette jeune femme douloureuse, à qui cette guerre a pris l'être aimé et l'opposition qu'offre avec elle la nature qui entoure la propriété est poignante. En ce coin' de terre, la maison un peu surélevée entourée de sapins verts y semble enfermée comme dans un écrin illuminé par la lumière dorée de cet après-midi. Le contraste de cette vie pleine de soleil et de promesses d'une part et la désespérance de cette femme d'autre part est saisissante. Nous avons le temps de nous promener. C'est ainsi qu'au cours d'une promenade, je garde le souvenir d'une grande bâtisse juchée au sommet d'une colline; elle avait fière allure et, dans cette contrée un peu désertique, il n'était pas fréquent d'y rencontrer un groupe de promeneurs. 
 
     Un couple nous ayant remarqué vint au devant de ces visiteurs insolites et engagea immédiatement la conversation. Ils sont intéressés à discuter avec des rapatriés, ils sont très attentifs à tout ce que nous leur apportons venant de la France occupée. Ils n'ont pas idée de la vie à l'arrière des lignes allemandes. Nous ne nous en privons pas ! Aimablement nous sommes invités à entrer dans une immense salle où l'on nous offre une collation reconstituante, la conversation devient amicale et c'est ainsi qu'un homme nous semblant différent des autres nous propose de le suivre pour nous faire visiter une grande chambre aménagée en chapelle. Nous sommes surpris car cette chapelle semble vivante. Des cierges brûlent autour d'un autel, des saints ornent les murs. Nous nous disposons pour prier et nous recueillir et demandons à qui est dédiée ce lieu. C'est alors que cet homme mystique nous apprend qu'il anime la foi des personnes chrétiennes qui l'entourent et représente le prêtre au milieu d'elles. Puis lorsque nous parlons de notre pratique religieuse il essaie de nous convaincre que nous sommes dans l'erreur, pourquoi se confesser; se confesser à Dieu est plus direct. Nous ne sommes pas convaincus, nous remercions ces personnes de leur accueil amical et repartons un peu intrigués. Rentrés à l'hôtel nous demandons quelques précisions, nous apprenons que cette chapelle est utilisée par des habitants éloignés du bourg et qui trouvent plus pratique de se rendre là. Le Seigneur retrouvera ses enfants, j'espère! Les jours passent, animés de diverses façons. Nous prenons nos repas avec nos hôtes, ce qui permet de partager leur vie. Celle-ci est très simple, nos hôteliers deviennent plus compréhensifs, à cette époque leur nourriture était composée essentiellement de pommes de terre et de choux avec un peu de lard. L'hôtel était situé sur une hauteur, au milieu d'une grande place, quelques arbres en étaient l'ornement. La patronne élevait des porcs qui , vivaient en liberté, ceux-ci, "civilisés", nous rendaient visite de temps à autre, surtout quand leur ma1tresse avec un cri très particulier, les appelait pour leur donner quelques reliefs de nos "festins"; ces porcs, comme des chiens bien stylés, venaient déguster ce qui leur était réservé. Nous n'étions pas habitués à voir des porcs entrer librement dans les maisons, mais après tout, chaque pays a ses coutumes, ses traditions. L'hôtelier travaille dans la forêt, sa femme fait de la dentelle avec des fuseaux tout en tenant cet étrange établissement, café, restaurant, hôtel. 
 
     Puis en allant à la perception pour y faire établir nos cartes d'identité, quel ne fut pas l'étonnement de Mr LACATTE de retrouver son percepteur de Monthois. Ce fut la joie pour chacun d'eux à l'occasion nous nous réunissions au "Soulier pointu" pour parler de ce que nous venions de vivre. Saint Amant Roche Savine est un gros bourg aux maisons bâties en pierre du pays, pierre grise, souvent de la lave que l'on retrouve partout dans cette région volcanique. Maisons trapues, une belle église qui en est le centre, de style roman comme beaucoup d'autres dans ce département. 
 
     La première Messe que nous entendons dans cette église nous réconforte. Dans sa Maison, Dieu nous accuei1le comme ses enfants et nous nous sentons chez nous. Toutefois c'est surtout de la sévérité du pays dont je garde l'image. Il est vrai que nous sommes en hiver! Puis arrive le jour tant attendu, nous avons les papiers qui vont nous permettre de partir pour l'Yonne. Mr LACATTE va retrouver sa famille et en est particulièrement heureux. Nous voici prêts pour l'avant-dernière étape de notre singulier voyage. L'hôtelière manifeste du regret et, au moment de partir versera quelques larmes, ce qui fera dire à notre ami "ce sont des larmes de crocodile, ne vous attendrissez pas trop". On peut excuser ce manque à la charité lorsque nous nous rappelons les conditions dans lesquelles nous fûmes reçus et hébergés! Nous partons par un temps splendide. 
 
     L'Auvergne semble nous dire au revoir, le soleil est de la partie, sa luminosité caresse la grisaille du paysage et nous emportons la vision pleine de poésie qui se dégage de Saint Amant dans ce matin de lumière. Ce voyage est long et fatiguant, il nous faudra un jour et une nuit pour arriver dans la matinée du second jour à Saint-Sauveur, gare la plus proche de Sainpuits qui sera la dernière étape de notre exode. 
 
A Sainpuits: 
 
     Une voiture à cheval nous attend, c'est un monsieur très aimable qui nous accueille. La distance entre Saint-Sauveur et Sainpuits est de 15 kilomètres. Le cheval trotte bien et nous serons vite arrivés. 
 
     La famille VARENNE, au complet, nous attend. Les jumelles sont là, maman est infiniment heureuse de retrouver "ses gamines", elles ont grandies, elles ont maintenant 5 ans. Quelle joie de se revoir, (à cette époque l'amitié restait vraiment fidèle). Quant à moi, je retrouvais Andrée, mon amie de toujours, puisque nous avions été élevées ensemble, je suis également contente de retrouver Paule et Paulette, j'y suis et j'y reste, après tant d'années passées, toujours très attachée. Après tous ces mois d'angoisse et de souffrances, qu'il est bon de reprendre contact avec ceux que l'on aime. Ce qui frappe nos amis, c'est l'état de santé dans lequel se trouve mon père, sa fatigue, sa maigreur… Suite à ces retrouvailles nous passons quelques jours ensemble, nous avons tant de choses à nous raconter et tant d'amitié à rattraper ! 
 
     Maman jouit de ses filles retrouvées, elles les revoit avec tout ce qui ont fait d'elles deux jumelles inséparables, indépendantes et quelque peu turbulentes. Dans ce village paisible, elles profitent de beaucoup de libertés, très entreprenantes elles lient connaissance avec tous ceux qui veulent bien les accueillir. Elles ont assez d'astuce pour déjouer toute surveillance et n'hésitaient pas à pousser quelques pointes vers les hameaux environnants; elles rencontrent certains succès, c'est vrai qu'elles sont mignonnes et irrésistibles. "Ce sont les petites émigrées, dit-on". C'est ainsi qu'un jour, avec stupéfaction, on les verra revenir la semaine d'avant Pâques avec une provision d'œufs et quelques pièces de monnaie qu'elles sont heureuses d'offrir à leur maman. Elles ont tout simplement suivi l'exemple des enfants de chœur entreprenant selon la tradition, une collecte spéciale et . . . intéressée! Mes parents trouvent une petite maison très propre, et nous nous y installons; cette fois nous voici "chez nous". Mais il y a un sérieux problème à surmonter, nous n'avons absolument rien, c'est alors que les habitants de la commune nous prêtent un peu de mobilier, une cuisinière carrée à la mode dans cette région, une colonie de vacances nous prête un petit lit en fer. Mes parents peuvent se procurer un lit d'occasion, un peu de vaisselle. 
 
     Maman, je l'ai déjà évoqué, a beaucoup d'imagination, de goût, elle réussit à faire des meub1es avec des caisses superposées, un rideau de tissu servira de porte. Notre matériel, effets, linge, vaisselle étant réduit, tout trouvera place; nous nous installons, heureux d'être sortis de la tragédie que nous venions de vivre. Avoir un petit chez soi, au calme, loin des batailles et des Allemands! Cependant nous pensons à ceux qui sont restés, à ceux qui souffrent, à ceux qui meurent. Dans ce coin privilégié est-il possible d'y vivre heureux alors que la guerre continue et fait toujours des ravages. 
 
     Nous reprenons contact avec la famille de maman, sa sœur habitant Ouanne, pays natal de son mari, village pas très éloigné de Sainpuits. Un "coquassiez", marchand d'œufs, beurres, fromages passe régulièrement chez une commerçante du bourg, dans cette région sans moyen de communication pratique, ce mode de transport, mis à notre disposition, nous permettra de rendre visite à mes oncle et tante. J'y passerai mes vacances scolaires ainsi qu'un certain nombre de jours, car toute cette famille, déjà évacuée à Epernay et à Châlons au début de la guerre, se verra obligée de rejoindre ma tante au moment de la bataille de la Marne, émigrant une seconde fois. L'oncle Charles de Manre, chez qui nous étions de 1914 à 1916, sa femme tante Marie, leur fille Blanche, mère d'une petite Rose viendront chercher refuge à Ouanne. La famille de mon oncle André, décédé à Epernay y arrive également. C'est donc toute ma famille maternelle qui se trouve réunie dans ce village. Nous connaîtrons d'autres deuils: une de mes cousines mourra fin 19l8, des suites d'un coup de froid dû au séjour dans les abris pendant les bombardements, mon oncle Albert décédera également en 1920 sans avoir pu rejoindre Vouziers, son pays. Ce sont donc deux membres de lu famille qui resteront à jamais à Ouanne. 
 
     Nous reprenons souffle, l'alimentation (malgré quelques restrictions) est correcte et , nous mangeons à notre faim, c'est à dire à la mode du pays. A cette époque, l'Yonne est un pays très différent du nôtre, si la campagne est belle, la terre est dure à cultiver, elle est morcelée en toutes petites parcelles entourées de haies vives. On y cultive un peu de céréales, blé, avoine, beaucoup de haricots de couleur dont les habitants font une grosse consommation. On y élevait beaucoup de bétails, en particulier les vaches qui étaient le revenu le plus important de ces pays ainsi que le lait et le beurre, ce dernier étant fabriqué à la ferme. Les exploitations étaient très petites, les revenus essentiellement tirés des produits laitiers. Il y a également beaucoup de vergers de pommiers à cidre, ce dernier étant la boisson courante de 1a population. De nombreux noyers dont les fruits donnent une huile très appréciée et permet un rapport pécuniaire non négligeable. Les habitants sont affables, nous sympathisons bien vite, leur accent bourguignon est très particulier. Ils ont bon cœur, nous apportent des bottes de haricot rouges et des pommes de terre. 
 
     Nous nous habituons à cette nouvelle vie bien différente de notre vie champenoise, mais l'essentiel n'est-il pas de manger et de vivre avec les Français ! Vivre en France, sans contraintes, vivre LIBRES… Par exemple, dans chaque foyer le repas du soir commençait par une " cidrée ", sorte de panade cuite avec du cidre. Le matériel de cuisine se composait de poteries où mijotaient les haricots, plat principal de ce repas. Il y a une école libre dont je deviens une nouvelle élève, j'ai tant de choses à raconter sur les évènements que nous avons vécus, que je suis tout de suite prise avec un certain intérêt, et vite je m'habitue à ma nouvelle école. Celle-ci est très différente de mon école de Sommepy. Ses bienfaiteurs (sans qui elle n'aurait pu vivre) sont des aristocrates, et je vais vivre autre chose que ce que je connaissais. Pour bien comprendre cela il faut situer le contact provoqué par cette nouvelle situation. Après avoir décrit sommairement les conditions de vie de ce pays, je me sois également d'en décrire l'esprit. Chez nous, où chacun des cultivateurs est presque toujours le propriétaire de ses champs, ou s'il est fermier, son fermage réglé, il va vivre libre sur la ferme, c'est bien autre chose dans le pays qui nous accueille. Sainpuits est un bourg dont un certain nombre de hameaux dépendent. 
 
 


















 
Sainpuits 
 
     Dans un de ces hameaux, "Les Barres", un très beau château est la propriété du Comte de Kergorlay, les quelques fermes qui l'entourent sont ses propriétés ainsi que l'école libre de filles. Spacieuse maison dans laquelle un appartement lui est réservé lorsque sa famille désire y séjourner, l'école , jouxtait l'église; une chapelle est réservée au Comte et à sa famille. Cette chapelle s'ouvre sur le maître-autel, où à l'écart de l'ensemble ils peuvent; assister aux offices absolument indépendants de 1'assistance; une porte donnant directement sur l'extérieur les rend libres. Dans un autre hameau, Le May, une très belle gentilhommière est aménagée en école libre de garçons, celle-ci est à 1km500 de Sainpuits. Une partie de l'école servit de colonie de vacances à des petits Parisiens dans les années qui précédèrent la guerre de 19l4-. Une grande ferme alimentait en partie cette colonie. Pendant les années de guerre il n'y eut pas de colonie, seule l'école fonctionnait, la famille de l'instituteur y vivait. Tout ceci était les propriétés du Comte avec bien d'autres grandes forêts de chênes, exploitations importantes dirigées par le régisseur du Château. Les écoles étaient prises en charge par le Comte. Tous les ans chaque petite fille avait un coupon de lainage pour faire une robe; de ce fait nous étions toutes habillées avec la même robe, ce qui faisait penser à un pensionnat. Le jour de la Première Communion chaque enfant recevait une croix en argent. Celle-ci me fut offerte lorsque je suis entrée à l'école. Je la garde précieusement. Ce qui fait penser tout naturellement à un certain paternalisme. Cependant, le Comte, en bon chrétien, agissait selon l'évangile en se considérant comme gérant de ses biens. En dehors de la charge de ces deux écoles, cet homme était à l'écoute des besoins de ceux qui l'entouraient. A l'hôpital Saint Joseph à Paris, il disposait, comme c'était possible à cette époque, de plusieurs lits, et lorsqu'une hospitalisation était nécessaire, il prenait tout en charge. Tout ceci se faisait sans bruit et très simplement. Brancardier à Lourdes1il y allait tous les ans. Veuf, il vivait avec sa dernière fille a Paris une grande partie du temps et au château des Barres pendant l'été. Il y recevait ses enfants et petits-enfants, ainsi que ses amis. Je me rappelle de la Marquise de la Tour Maubourg et bien d'autres dont les titres m'échappent. Tous ces nobles, ces grandes familles étaient pour moi un sujet d'étonnement. Dans notre village de Sommepy il n'y avait pas de représentant de toute cette noblesse, nous y vivions très différemment. 
 
     Les habitants de Sainpuits étaient dépendants de ces familles et pleins de déférences pour celles-ci. En moi, fille du peuple et roturière de surcroît, je ne comprenais pas bien ces barrières séparant les diverses couches de la société. Lorsque j'entendais mes petites camarades parler de Monsieur le Conte, de Madame la Baronne avec autant de déférence, cela me choquait sans bien en définir la raison. C'est ainsi qu'allait se passer une anecdote qui vous fera mieux comprendre mon état d'esprit de l'époque. La Baronne de la Motte qui dirigeait une petite chorale dont les répétitions se passa1ent a l'école libre m'invita a en faire partie. J'acceptais bien volontiers et dès la première répétition la Directrice de l'école me présenta à la Baronne. Quand elle entendit mon nom, Blanche BRACONNIER, elle se mit à rire en me plaisantant, c'est alors que vexée, je lui répondit, "Oui, Madame, Braconnier de nom, mais pas de profession". Elle fut très surprise, je crois bien qu'aucune élève n'aurait osé répondre à "Madame la Baronne" sur ce ton. Celle-ci, très gentiment s'excusa de m'avoir blessée et, à partir de ce jour, elle se montra très amicale avec moi. Après la répétition l'institutrice me gronda en me disant que l'on ne s'adressait à Madame De la Motte qu'avec la formule "Madame la Baronne", et surtout ne pas répondre. Ne voulant absolument pas être incomprise sur ce point je répondis "Mais, Mademoiselle, chez nous, il n'y a ni comtesse, ni baronne, il n'y a que des Dames! " Peut-être étais-je, déjà, une arrière-petite-fille de révolutionnaire? Les années que nous avons passées dans ce pays, très souvent en contact avec ces grandes familles m'ont appris à les connaître, les estimer et les aimer. Polie. avec elles, je n'ai jamais ajouté leurs titres de noblesse en m'adressant à elles. La Baronne a-t-elle perçu tout ce qui faisait de moi une enfant différente des autres, toujours est-il qu'elle nous invita, mon amie Andrée et moi, au; château, pour partager les jeux de leurs filles, sensiblement de notre âge. A ce moment la famille comptait six filles, la petite dernière venue au monde en 1918 habite encore sur une des propriétés de la famille et 64ans après notre retour à Sommepy, j'ai eu l'occasion de lui écrire, et, en me répondant elle me donna des nouvelles des siens, dont un certain nombre ont disparu. La Baronne de la Motte, celle que j'ai connue est morte à Paris voici trois ans à plus de 90 ans! au soir d'une réunion "Vie Montante" qu'elle avait encore animée. En quelques mois, notre vie à donc diamétralement changé. La guerre en est la cause et ces situations nous plongent dans une diversité de mode de vie, selon les pays ou les provinces dans lesquels nous passons ou séjournons plus ou moins longtemps. Nous constituons une sorte de colonie d'émigrés dans ce petit coin de la Puisaye. 
 
     La famille VARENNE, la famille MEHAUT, originaire de Sommepy, dont le père sert dans l'Armée à Verdun, la famille MERLIN de Reims et nous-mêmes formons un groupe très uni. Les enfants fréquentent la même école, c'est ainsi que sont à nouveau réunis Andrée, les jumelles Paule et Paulette, les enfants Méhaut et moi-même. En classe, je fais des efforts, pour suivre, après avoir tant manqué, mais bien vite je serai stoppé par mon état de santé; notre séjour au milieu des Allemands, le manque de nourriture, la peur m'ont beaucoup marquée. Je dois quitter l'école et suis condamnée au repos. Ma vue est touchée, je devrai vivre dans l'obscurité un certain temps. Mais à 12 ans, je puise dans les réserves et j'en sortirai assez vite, quoique j'en resterai marquée toute ma vie. Papa a récupéré, sa robuste constitution lui a permis de reprendre des forces et il travaille au hameau des Barres, dans la ferme du Comte de Kergorlay. C'est la sécurité, la tranquillité. La vie s'écoule, calme après tant d'agitation. Nous sommes acceptés amicalement par tout le monde et nous attendons la fin de la guerre pour réintégrer notre cher pays. Si nous sommes en sécurité, nous suivons les évènements avec beaucoup d'attention car nous avons mauvaise conscience en pensant à tant de souffrances supportées sur le front. Nous prenons part à l'angoisse des familles qui; nous entourent. lorsqu'elles restent sans nouvelles des leurs. Angoisse plus profonde à l'annonce de ceux qui sont frappés par la mort de l'époux, du fils, du frère, de l'ami "Mort au Champ d'Honneur". 
 
     Là, comme ailleurs, les saisons se succèdent, le cycle de celles~ci imperturbablement suit son cours. C'est ainsi qu'à nouveau nous découvrons le printemps dans une région que l'on compare à une petite Suisse. La nature est un enchantement, arbres, prairies en fleurs, gazon très vert, pâquerettes, violettes, etc… le tout couronné par les pommiers aux bouquets rose vif. Ce paysage est dessiné par les rectangles de haies d'épines fleuries; il provoque en moi un véritable émerveillement. De toute part. la nature chante la joie du renouveau. En moi, je garde le souvenir de ces printemps de Sainpuits et je crois bien y avoir laissé un peu de mon cœur. 
 
     Cette année l916 s'est passée pour le mieux. Nous nous sommes habitués à notre nouvelle vie, nos santés se sont améliorées et je reprendrai l'école en fin d'année. 
 
     C'est en 1917 que j'obtiendrai mon certificat d'études; compte tenu des diverses absences dues à la guerre et à la maladie, c'est donc l'année de mes 14 ans que je passe cet examen. J'obtiendrai une très bonne note en composition française le sujet étant "décrivez le jour le plus sombre que vous avez vécu, j'avais un sujet tout trouvé! A la fin de cette année scolaire, je quitterai l'école, sans retour. "Mes universités" sont terminées. Malgré tout, je garde des relations suivies avec la Directrice de cette école, et lui rend souvent visite. 
 
     L'hiver 1917 fut très rude. Nos soldats ont terriblement souffert du froid, beaucoup auront les pieds gelés. Lorsque l'on pense qu'hiver et été, par tous les temps, ils ont continué de vivre dans les tranchées, la longueur de cette guerre leur devient de plus en plus éprouvante. Dans cette période; quatre années, les conditions climatiques ont contribue à la rendre insupportable. Pourtant elle dure, elle dure toujours, chaque jour qui passe apporte son lot de deuils et de souffrances. Mon oncle Aimé, frère de ma mère, émigré de Vouziers meurt à l'hôpital d'Epernay; cette mort nous causa un très gros chagrin. J'oubliais de relater une amitié très profonde qui m'unissait à une voisine. Odette MERLOT, mon aînée de six ans. Sa jeune sœur Germaine était devenue l'amie des jumelles, Paule et Paulette. Fille de petits exploitants, elle passait une grande partie de son temps a garder les vaches; toutes les fois que je le pouvais je l'accompagnais, elle me racontait des histoires du pays tout en exécutant des travaux de fine dentelle où elle excellait. Lorsque nous étions près du bois des Glands, petite forêt de chênes, nous nous y promenions, laissant au chien le soin de garder les vaches. 
 
     En septembre, nous cherchions des girolles abondantes dans ces bois. D'autres fois, selon le temps, nous nous abritions sous un immense parapluie bleu. Nous étions tout près du hameau de la Grande Madeleine, là où deux énormes chênes constituaient l'entrée du bois? Assises sous leur ombrage, Odette me dit "Frappe du pied et écoute, entend comme çà sonne le creux. Eh bien, il y a très longtemps, intrigué comme toi un habitant du village, en creusant la terre découvrit une cavité profonde où il trouva deux statues, l'une d'or, l'autre d'argent, les yeux étaient des pierres précieuses. Celui qui fit cette fabuleuse découverte était Monsieur, un Tel qui fit bâtir avec le prix de ces déesses, cédées à un musée , le petit château et la ferme de la Madeleine. Cette légende est-elle vérité? Je ne sais, mais à l'époque, j'ai pensé que cela était vrai! J'ai connu les propriétaires, deux garçons qui vivaient sur ces terres, grands chasseurs, j'ai eu le privilège de visiter cette très belle demeure. Une vieille et agréable maison, également propriété de ces personnes avait été offerte pour loger la famille MERLIN, réfugiée dans ce hameau. Deux jeunes filles de cette famille s'y marièrent, l'une d'elle s'y fixa. La maman était très bonne couturière (elle possédait un atelier de couture à Reims), confectionna les robes de ses filles et ce fût pour moi l'occasion de faire un apprentissage dans ce petit pays, de faire mes premières armes avec la couture. Les jours se succèdent sans grand intérêt. 
 
     Au sortir de l'école, il n'y a aucune possibilité d'employer son temps. J'étais sollicitée pour faire un apprentissage de corsetière dans un pays proche de Sainpuits. Maman s'y opposa, elle ne voulait pas se séparer de moi. Elle garde le souvenir de ma sœur aînée, décédée à 16 ans, loin de la famille. Je passe une grande partie de mon temps chez les amis MEHAUT, j'aide à coudre et, de différentes façons, j'essaye de me rendre utile. Malgré mon jeune âge, je deviendrai un soutien pour cette maman de deux enfants dont une petite fille fragile qui lui donne beaucoup de soucis. Le papa est en danger à Verdun, et sa jeune femme craint sans cesse pour lui, les batailles sont terribles dans ce secteur. Quand le courrier n'arrive pas, le moral est au plus bas. Ma présence est un, réconfort et il en découla une amitié profonde qui durera toujours. Andrée, Paule et Paulette sont également une partie de ma vie. C'est ainsi que 1918 arriva, pour nous cette année se passera sans événements marquants si ce n'est ceux qu'occasionne la guerre. Journellement je vais a la poste pour lire et copier le communiqué officiel qui y est affiché. La bataille de la Marne en juillet 18 oblige d'autres réfugiés d'Epernay à revenir en émigrés. Ils repartiront dès que cela sera possible. C'est ainsi que l'été se passe et nous espérons toujours que cette terrible guerre se termine afin de pouvoir réintégrer notre foyer. . 
 
     Cette fois les évènements évoluent. Nous sommes en septembre et les troupes allemandes se replient, jour après jour, nous suivons le déroulement des opérations. Nous constatons que les lignes qui entourent Sommepy cèdent. Un espoir fou nous soutient, allions nous voir notre village libéré? C'est alors que le miracle se produit, c'est le 28 septembre, quatre années de combats et d'occupation se sont passées entre ces deux dates: 2 septembre l914 -28 septembre 1918. Quatre années qui allaient faire de notre village un amoncellement de ruines. A l'image d'un être cher malade, pour qui on se bat avec acharnement pour le sauver, lorsque nous constatons une amélioration de son état, il nous devient encore plus cher. On l'aime tant Que l'on ne recule devant aucun sacrifice pour qu'il reprennent 'pied dans la vie. C'est ainsi que nous aimons Sommepy et qu'à tout prix nous désirons y revivre. Puis octobre passe et l'ennemi est en déroute, la France se libère. Le 11 novembre, c'est l'ARMISTICE. 
 
La France est LIBEREE ! 
 
     La nature est de la fête, il fait un temps splendide pour la saison, les cloches sonnent à toute volée, elles annoncent la libération. Tout le monde se retrouve sur la place de l'église, on, s'embrasse, se congratule, notre Curé au milieu de nous, nous invite à remercier le Seigneur. En moi reste un souvenir émouvant, très vivant, suivant la foule qui entre à l'église, c'est avec une intense émotion que je vois une maman qui a perdu son fils dans cette terrible tourmente sortir de sa maison voisine de l'église, pour se joindre à nous et chanter le "Te Deum". 
 
     Quel exemple, cette mère courageuse, tout de noir vêtue, surmontant sa douleur et s'unissant à ce chant de louange et d'action de grâces. Est-il nécessaire de dire qu'elle était fervente chrétienne. Notre vif désir de rentrer ne pourra se réaliser que bien des mois après. Car, si la guerre est finie, il n'est pas encore question de rentrer. Nous allons rester plus d'un an à Sainpuits en attendant que nous puissions revoir cette terre. Rien ne change à notre mode de vie, si ce n'est la crainte disparue pour ceux qui étaient exposés sur le front. 
 
     Une autre calamité nous attendait; la grippe espagnole. La première victime fut une femme de chambre du château de Flacy, puis vint le tour de ma chère amie Odette, enlevée en deux ou trois jours, Maman fut atteinte très, sérieusement et quelques jours plus tard, je n'y échappais pas. Subissant une très forte fièvre, je perdais connaissance dans mon lit et en suis sortie en mauvaise forme. Le cimetière étant tout proche de notre logis, je voyais les enterrements, ce qui n'était pas très rassurant pour moi. Notre Curé venait me voir journellement et m'aida beaucoup, surtout quand il repartait sans m'avoir parlé de me préparer à partir pour un "monde meilleur"! 
 
     En mai 1910, la famille VARENNE se rapproche du pays en s'installant à Châlons sur Marne. Nous en sommes peinés, je suis surtout malheureuse d'être séparée d'Andrée et des jumelles, elles faisaient tellement partie de notre vie. Les MEHAUT partent également, rejoignant Verdun; monsieur MEHAUT sort de cette guerre avec le grade de lieutenant. Les MERLIN reprennent le chemin de Reims au printemps 1920. 
 
     Nous voici les seuls émigrés restant. Pour partir, il nous faut une autorisation. Or, celle-ci ne peut être délivrée que lorsque nous pourrons certifier posséder un terrain sur lequel sera construite la maison provisoire à laquelle nous avons droit. Ne possédant aucune parcelle de terre à offrir et après quelques recherches infructueuses, se sera la famille VARENNE qui nous autorisera à construire sur un coin de jardin lui appartenant. Toutes ces démarches demanderont beaucoup de temps, plus d'un an se passera avant que nous ne puissions partir. 
 
     Fin 19l9, je pars à Châlons; un ménage de jeunes mariés, les MERLIN, vont en voyage de noces dans la Marne, maman me confie à eux,(à cette époque on ne voyageait pas aussi facilement qu'aujourd'hui) et c'est avec joie que je retrouve les amis VARENNE à Châlons. J'y passe quelques semaines, la grand'mère d'Andrée et des jumelles vient de mourir, ce deuil est très cruellement ressenti par la famille; ma présence ainsi que le partage de leur peine, apportent un adoucissement à cette épreuve. Puis, la sœur aînée de mon père est gravement malade, sa fille Marcelle, de quelques années mon aînée m'appelle à l'aide. Ils se sont réfugiés à Tilloy-Bellay. Mon oncle, ma tante et Marcelle sont contents de me revoir, nous étions séparés depuis notre départ de Sommepy en septembre 1914. Ma tante est très éprouvée par une tuberculose des os qui la fait terriblement souffrir; leur situation est difficile. En ce temps là, la Sécurité sociale n'existait pas et ce n'est pas le salaire d'un ouvrier agricole qui offrait la possibilité de subvenir aux frais nécessaires et faire face aux dépenses médicales. Dans ces conditions précaires, nous réussissons à vivre quelques semaines, peut-être difficiles, mais combien heureuses de nous retrouver en famille. 
 
     Après un nouvel arrêt à Châlons près de mes amis, je regagne Sainpuits où mes parents s'ennuient de moi après un si long séjour loin d'eux. Ce voyage ne se passe pas très bien. A Clamecy, je suis prise dans une grève de cheminots et reste "en souffrance" dans cette gare toute la nuit. Le lendemain je trouve une personne qui, elle aussi, se dirige en trains vers Nohain et nous partagerons les frais d'un taxi qui nous conduira à destination de cette petite ville de la Nièvre éloignée de 7 kms de Sainpuits. Je suis navrée de cet évènement qui allège ma bourse, laquelle n'est déjà pas trop lourde. Enfin, le soleil m'accueille, je parcourrai mes 7 km sans encombre, si ce n'est le poids de ma valise qui pèse à mes jeunes bras. C'est avec joie que je rentre chez moi où je suis attendue avec anxiété par mes parents se demandant comment je me débrouillerai au milieu des difficultés créées par cette grève. 
 
     Mai s'écoule calmement ainsi que juin. Fin juillet nous sommes informés que la construction de notre baraquement se termine et nous faisons notre demande de rapatriement; tout se passe au mieux de nos désirs et nous pouvons réintégrer Sommepy. QUELLE JOIE! 
 
 



















 
     Les maisons provisoires au milieu des ruines 
 
     Mais après la succession des modes de vie imposés par les évènements que nous avons vécus, quelle vie nous attend "chez nous" après ces six longues années d'exode. Nous prenons congé de toutes les personnes avec qui nous nous sommes liées d'amitié, et de ce pays dans lequel nous avons vécu quatre ans. Je correspondrai avec mon ancienne institutrice et quelques bonnes amies. 
 
     Nous passons à Châlons pour rendre visite à nos amis, nous resterons quelques jours, toujours heureux de nous retrouver. Les VARENNE doivent revenir au pays dans les semaines qui vont suivre. Hélas, une nuit la maman meurt subitement et ne reverra pas Sommepy, retour qu'elle espérait depuis si longtemps. Andrée à 15 ans, les jumelles 10 ans. Nous poursuivons notre voyage en passant par Reims, heureuses retrouvailles avec les MERLIN. Nous passerons avec eux les fêtes de l'Assomption et assistons à la Messe à la cathédrale. Je garde le souvenir de cette cathédrale martyre, au milieu des décombres, seul est aménagé un petit coin réservé au culte devant l'autel de la Vierge. 
 
     Ce retour à Reims est le premier contact avec les ruines accumulées par les bombardements. Nous nous y attendions, mais la réalité est bien autre chose. Le 16 août nous partons pour Sommepy. La ligne Reims-Apremont est rétablie jusqu'à Sommepy seulement. Il faudra par la suite dégager le tunnel de Sommepy et Manre pour que le trafic puisse reprendre totalement. Nous parcourons ce chemin qui, station après station nous rapproche de notre village, à chacun de ces arrêts nous constatons combien ces années de cauchemar ont marqué la région. Etreint d'une certaine angoisse nous voyions le paysage se transformer, les derniers pays du parcours ne sont plus que ruines. 
 
     C'est ainsi que nous arrivons chez nous le 16 août 1920 après l'avoir quitté le 2 septembre 1914. En descendant du train sur le quai de 1a gare, nous voyons un cousin de maman et sa fille, heureuse rencontre, nous ne nous étions pas vus depuis le début de la guerre. Le train venant de Reims restant un moment avant de repartir quelques minutes plus tard nous permettra de renouer avec cette famille. Etait-ce une coïncidence? Ce cousin deviendra par la suite mon grand-père et sa fille ma belle-mère. Après cette courte conversation nous voici quittant la gare, ne sachant pas comment nous allions être accueillis. 
 
     Les familles qui sont revenues sont installées tant bien que mal, qui dans des baraques Adrian, qui dans des abris allemands construits dans le talus de l'église, qui dans les premières maisons provisoires. Dépaysés dans notre propre village, nous ne savons pas où diriger nos pas! Pauvre village défiguré, est-ce bien toi ces amas de pierres, ces quelques pans de murs qui attendent la pioche qui les abattra complètement? Est-ce bien toi, notre belle église ainsi mutilée? Est ce bien toi, mon pays, lamentable image de la folie des hommes? Comme il faut t'aimer pour te revenir! Enfin nous rencontrons une personne qui nous offre l'hospitalité. Toute proche de la famille de papa, nous sommes invités à passer le temps qu'il faudra pour attendre le wagon qui amènera notre pauvre mobilier. Après l'échange de quelques nouvelles de nos familles respectives, nous avons hâte de nous rendre au cimetière sur la tombe de ma sœur, nous constatons qu'elle n'a pas été bouleversée. 
 
     Après nous être recueillis sur ce petit coin de terre où repose mon aînée, nous partons à la découverte de notre nouvelle demeure. Elle est bien là et semble nous attendre. C'est un baraquement de planches, à double parois, recouvertes de joints à l'extérieur. Les murs intérieurs et les plafonds sont recouverts de cartons ondulés, le plancher est constitué par de solides planches. Nous disposons de quatre pièces de 16 m2 chacune. Un appentis complète le tout. Si ce n'est pas du luxe, c'est un abri acceptable. Il est à l'écart du pays, sur la route de Tahure, il n'y a pas trace de vie aux alentours, personne pour nous accueillir. Nous sommes un peu tristes, la perspective de la vie qui nous attend dans ce "chez nous" retrouvé nous inquiète quelque peu. Et c'est alors qu'apparaît un bambin de 18 mois environ, nous apportant son sourire et un peu de soleil. Il est un petit voisin, sa demeure n'est pas éloignée de la nôtre et il nous restera, tout au long des années, très attaché et une profonde amitié est née en ce jour puisqu'elle dure encore actuellement. 
 
     Quand nous repartons, je suis frappée par l'immense plaine chaotique et désertique qui s'offre à mon regard, cette plaine où nulle végétation n'a repris, où tant de vies humaines ont été sacrifiées, tant de sang versé. C'est donc toi, ma terre tant aimée que je retrouve déchirée, défigurée; dans cette folle tourmente, n'es-tu pas devenue "TERRE SACREE" ? La terre n'est-elle pas le don de Dieu fait à tous les hommes, saccagée, morcelée par eux, elle n'en reste pas moins le don de Dieu fait à tous les hommes. Dans ce partage, nul acte de propriété ne peut en exclure l'une de ses créatures. Personne ne connaît les desseins de Dieu; bien souvent j'ai pensé qu'il nous avait conduits lors de notre retour dans notre humble baraquement situé à la sortie du village, tout près de cette immense plaine, témoin de tant de drames. Sans doute, nous étions désignés à être dans la demeure qui devenait nôtre, la sentinelle qui s'avance et veille sur toi, de ce lieu où nous te contemplerions tout au long de notre vie, en nous accueillant et en nous souvenant. 
 
     Ce souvenir j'ai essayé de le transmettre à ceux qui me sont chers afin que cette tragédie ne tombe pas dans l'oubli. Tu refleuriras, ma TERRE et je te quitterai pour accomplir la vie active qui m'était réservée. Puis, à la fin de celle-ci, je te reviendrai pour prendre la relève de ma chère maman qui, chaque matin, en te contemplant, t'admirait et priait. 
 
     Voici terminé le récit de mes souvenirs de guerre, échelonnés sur six années d'exode. 
 
     J'avais 11 ans lorsque je quittais Sommepy le 2 septembre 1914 et 17 ans lorsque je le réintégrais le 16 août 1920. 
 
     Mes 81 printemps deviennent le temps des souvenirs. Ces souvenirs, je les lègue à ceux pour lesquels je les ai écrits afin que: 
 
                                                            SANS JUGER, NI CONDAMNER, ILS SE SOUVIENNENT. 
 
 
 
Octobre 1984. Blanche Braconnier.